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août 23, 2010

Les livres savants sur la francophonie canadienne se multiplient

Chez Septentrion, Territoires francophones : études géographique sur la vitalité des communautés francophones du Canada, réalisé sous la direction du géographe, Anne Gilbert, vient de paraître—un autre gros livre de plus de 400 pages consacré à la francophonie canadienne. Bientôt, je livrerai mon opinion à son sujet.


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Ce qui suit est une recension d’un autre livre du genre publié en 2008 chez Fides, rédigée par moi-même, et parue dans les Cahiers de géographie du Québec, 53:150, 2009, pp. 470-472.

THÉRIAULT, Joseph-Yvon, GILBERT, Anne et CARDINAL, Linda (dir.)

L’espace francophone en milieu minoritaire au Canada : nouveaux enjeux, nouvelles mobilisations

Il y a un quart de siècle, en publiant Du continent perdu à l’archipel retrouvé: le Québec et l‘Amérique française, nous nous sentions bien seuls. Des collègues chercheurs nous mettaient en garde contre les écueils sur lesquels échoueraient nos carrières en battant un cheval mort! « L’Amérique française ? C’est fini cette histoire-là », chuchotaient les uns. « Mettez-vous à la fine pointe des recherches en études canadiennes et québécoises », marmonnaient les autres. Pourtant, nous avons persévéré et croyons avoir pavé la voie vers un nouveau champ d’études valable, contribuant à l’émergence d’un réseau de recherche original, celui de la recherche en francophonie canadienne, centré partiellement, mais pas exclusivement sur le Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités (CIRCEM) à l’Université d’Ottawa et l’Institut canadien de recherche sur les langues officielles (ICMRL) à l’Université de Moncton. D’ailleurs, ce sont ces deux institutions du haut savoir en francophonie canadienne, avec l’appui du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, qui se sont concertés pour assurer la parution de L’Espace francophone en milieu minoritaire au Canada.


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Le sous-titre de cette brique de 562 pages, contenant 13 articles, écrits par 19 auteurs, séparés en trois sections (Populations, communautés et représentations de soi; Institutions, espaces et mobilisations; Politique, droit et autonomie) exprime bien son objectif : faire le point sur les enjeux et les mobilisations des minorités francophones du Canada depuis la parution dix ans plus tôt (1999) d’un autre ouvrage d’envergure, Francophonies minoritaires au Canada : état des lieux.


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Mis en parallèle, les titres de ces deux anthologies pourraient faire croire que les enjeux et les mobilisations consécutifs à l’adoption en 1982 de la Charte canadienne des droits et libertés ont transformé la réalité franco-canadienne. Des lieux—francophonies au pluriel—on serait passé à un espace—francophonie au singulier. Or, tel est loin d’être le cas. La plupart des textes ici en témoignent et les déplacements sur le terrain le démontrent. Il n’y a pas de retour vers une identité pancanadienne. D’abord, est-ce qu’il y en a déjà eu? Les Acadiens, par exemple, n’ont jamais été des Canayens ni des Canadiens français.

À des fins de cette recension, deux chapitres du livre sont particulièrement pertinents, celui des géographes Anne Gilbert et Marie Lefebvre et celui du politicologue Anne-Andrée Denault. En faisant appel à la notion de vitalité linguistique en milieu minoritaire, Gilbert et Lefebvre évoquent l’existence d’un « espace sous tension ». Pour en faire l’analyse, elles définissent et opérationnalisent le concept. Elles découvrent des milieux de vie extrêmement fragiles et remarquent une situation paradoxale où les jeunes s’anglicisent de plus en plus tout en faisant preuve d’une grande confiance dans l’avenir. Pour ces deux chercheures, deux thèses s’affrontent en ce qui a trait aux communautés francophones du Canada, l’une davantage pessimiste, l’autre légèrement optimiste. Elles croient prématuré de privilégier l’une ou l’autre.

Pour sa part, Denault se penche sur l’épineuse question des rapports entre les Québécois et les Francophones hors Québec (comme on le disait aux années 1970 et 1980). Elle examine les positions tenues par les divers gouvernements du Québec de 1970 à 2007 à l’égard des minorités francophones. Au cours de son analyse, elle cherche à vérifier l’affirmation suivante tant véhiculée depuis les États généraux du Canada français de 1967 : le Québec a abandonné les francophones des autres provinces! Denault prétend que toutes les formations politiques du Québec, peu importe leur couleur, ont eu un souci immuable à l’endroit des francophones de l’extérieur du Québec. L’État québécois, à travers le temps et par le biais de son Secrétariat des affaires intergouvernementales canadiennes, a tenté d’encourager et de faciliter la collaboration avec les communautés franco-canadiennes et acadienne. Cette évolution a abouti, selon Denault, à l’inauguration à Québec le 17 octobre 2008 du Centre de la Francophonie des Amériques dont la mission est « de contribuer à la promotion et à la mise en valeur d’une francophonie porteuse d’avenir pour la langue française par le renforcement et l’enrichissement des relations entre francophones et francophiles ». Son texte fait toutefois abstraction du Secrétariat permanent des peuples francophones (SPPF), établi sous le patronage du Parti Québécois en 1978 et démantelé par les Libéraux en 1992. Bien qu’à vocation internationale, le nouveau Centre des Amériques fait la plus grande place à la francophonie canadienne.

Si le titre d’un livre contient le mot « espace », les lecteurs—et surtout les géographes—peuvent s’attendre à y voir des cartes. Or, dans cet ample ouvrage, il n’y en a qu’une. Vers la fin du livre (page 521), Johanne Poirier de l’Université libre de Bruxelles, dans un article portant le lourd titre « Au-delà des droits linguistiques et du fédéralisme classique : favoriser l’autonomie institutionnelle des francophonies minoritaires du Canada », essaie d’illustrer son propos à l’aide d’une carte quasi illisible intitulée « Proportion des communautés de langue officielle en situation minoritaire par première langue officielle parlée (PLOB) ». Fiouf! Cette lacune cartographique explique partiellement l’absence d’une liste des figures qui aurait pu se justifier compte de la présence d’une douzaine de photographies saupoudrées à travers les pages. Comparé à son parent, Francophonies minoritaires au Canada : état des lieux, richement illustré, Espace francophone au Canada fait pitié. Autre carence, un index, instrument fort utile dans un très long ouvrage de référence. Par contre, chacun des 13 articles est abondamment documenté par une bibliographie la plus à jour possible.

Si au début des années 1980, les chercheurs chevronnés en sciences sociales au Québec se moquaient de ceux qui tentaient de « déterrer des vieilles histoires du Canada français », tel n’est plus le cas. Ce livre, marqué par une grande participation de jeunes chercheurs de la nouvelle génération, en est la preuve. Les recherches en francophonie canadienne vont bon train, mais il s’agit là d’un champ tronqué—partiel. Les francophones des États-Unis sont deux fois plus nombreux que ceux du Canada à l’extérieur du Québec. Ceux de ce pays qui se disent d’origine ethnique française, canadienne-française ou acadienne sont deux fois plus nombreux que ceux du Canada, y compris le Québec. Force est de s’en rendre compte, d’engager un dialogue avec des chercheurs poursuivant des études sur les autres collectivités franco des Amériques et d’élaborer un champ d’études véritablement franco-amériquaines. Aujourd’hui, cette mission s’inscrit explicitement au programme d’action du Centre de la recherche en civilisation canadienne-française (CRCCF) à l’université d’Ottawa.

juin 16, 2010

Héritages francophones, enquêtes interculturelles : enseigner la Francophonie [aux États-Unis]

Aux presses de l’université Yale, on publie des livres en français. La preuve, ce nouveau manuel scolaire intitulé Héritages francophones: enquêtes interculturelles, mené à terme en 2010 par Jean-Claude Redonnet, angliciste émérite à la Sorbonne, sa conjointe, Julianna Nielsen, éditrice à Sloane Intercultural, Ronald St. Onge, professeur de français au Collège de William and Mary et Susan St. Onge, professeur de français à l’université Christopher Newport.


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Il s’agit d’un trésor d’informations sur la Francophonie ventilées sous l’angle de la francophonie états-unienne. L’originalité de l’ouvrage réside dans sa tentative de présenter en profondeur et de manière succincte, pour les étudiants de niveau universitaire aux États-Unis, un aperçu de la multiplicité de cultures francophones présentes sur leur propre territoire national. Ce livre reflète la préoccupation grandissante, dans les départements de langues des universités américaines, d’un enseignement du français comme langue internationale parlée à travers le monde et non plus comme manifestation de la langue, de la littérature et de l’histoire de la France. Ce souci de diversité et d’inter culturalité répond aux besoins d’une pédagogie multiculturelle devenue essentielle pour apprécier à sa juste valeur la société américaine contemporaine et pour contribuer à la compréhension, voire à la résolution de conflits partout. Si Héritages francophones satisfait aux objectifs de ses concepteurs, ce n’est toutefois pas un livre qui contribue à saisir la Franco-Amérique telle que nous l’avons conçue dans trois ouvrages publiés ces dernières années :

Du continent perdu à l’archipel retrouvé : le Québec et l’Amérique française (Québec : Presses de l’université Laval, 1983 et 2007);

Vision et visages de la Franco-Amérique (Québec, Éditions du Septentrion, 2001);

Franco-Amérique (Québec : Éditions du Septentrion, 2008).

D’ailleurs, les auteurs de ce beau livre de 320 pages, illustré abondamment de photos en couleur, de graphiques, de cartes, de tableaux chronologiques et d’encarts, n’en font aucune mention bibliographique! Bien que le regard porte sur les États-Unis, l’approche est davantage « hexagonale » que nord-amércaine. Contrairement aux trois foyers nord-américains sur lesquels nous rebattons depuis tant d’années (Laurentie, Acadie et Louisiane), ici la France serait foyer de la francité aux États-Unis.

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Trois foyers de la Franco-Amérique, d'après Louder et Waddell


Même si les auteurs d’Héritages francophones prétendent (p. 8) qu’il n’est pas aisé, ni réaliste de localiser une présence francophone aux États-Unis, nous avons quand même essayé de le faire.

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De leur côté, ils nous présentent une carte avec flèches en trois couleurs, qui résume des flux migratoires internationaux en trois temps. Elle se veut une « représentation d’une dynamique francophone » vers les États-Unis. Elle complète joliment notre conceptualisation de la Franco-Amérique, surtout en ce qui a trait à la migration internationale.

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Conceptualisation de la Franco-Amérique, d'après Louder et Waddell


Héritages francophones est divisé en sept chapitres ou enquêtes :

1.    Acadiens et Cadiens : cousins du sud et du nord

2.    Les Franco-Américains : Des champs aux usines

3.    Haïtiens, nos voisins, nos frères en liberté

4.    Les Vietnamiens, une Francophonie asiatique éprouvée par les guerres

5.    Les Francophones du Machrek et du Maghreb : le dialogue des cultures

6.    Les Francophones africains : la présence noire

7.    Les Français : la permanence d’une présence

Chacun s’organise au tour de quatre points : (1) le « patrimoine » où est contenu l’essentiel des informations sur la région et sur des thèmes abordés; (2) les « liens francophones » qui sortent l’étudiant de la région à l'étude et l’emmènent vers le monde Francophone d’où proviennent les Franco-États-Uniens dont il est question; (3) les « activités d’expansion » qui permettent d’évaluer le niveau de compréhension et de creuser plus profondément la matière; (4) les « pistes de recherche » qui invitent l’étudiant à aller plus loin en lui suggérant des lectures, des sites internet et des problématiques à explorer.

Le chapitre 1 comporte deux aspects agaçants. D’abord, l’emphase mise sur le mythe d’Évangeline qui implique que les Cadiens sont tout bonnement des Acadiens, victimes de la Déportation de 1755, qui se sont transportés en pays chaud où ils ont su s’adapter et créer un nouveau genre de vie, ce qui n’est que partiellement vrai, car tout en s’adaptant, ils ont pu intégrer dans leur collectivité des Allemands, des Hispaniques, des autochtones, des Canadiens, des Français, voire des Américains! Le phénomène de métissage et la présence de francophones de couleur sont effleurés à peine. Ensuite, la simplification de l’étiquetage de la population du nord du Maine en tant qu’Acadien. Oui, « Acadian » est d’usage, mais pas dans le même sens qu’ailleurs, car la population du Grand Madawaska est quand même un amalgame de populations d’origines acadienne et québécoise. L’emploi du qualificatif « Acadian », dans la Vallée du Haut Saint-Jean, constitue davantage une tentative des habitants de se distinguer de la multitude d’immigrants canadiens-français qui se ruaient à l’époque vers les centres urbains du sud du Maine, tels Lewiston-Auburn, Biddeford-Saco, Rumford, Waterville…

Le déséquilibre entre le chapitre 1 et le chapitre 2 est frappant! Dans le premier, la part consacrée à l’Acadie (liens) dépasse celle consacrée à la Cadie (patrimoine). Dans le deuxième, 30 pages sont consacrées aux Franco-Américains (patrimoine) et cinq à la mère patrie (le Québec). Deux sous-titres bien en évidence sur les cinq pages : « Le Québec et le Canada francophone » et « Le gouvernement fédéral du Canada et le bilinguisme ». Étant donné le rôle du Québec comme plaque tournante de la Franco-Amérique, le lecteur est en droit de poser des questions sur le peu de place qui lui est réservée!

S’il y a un élément qui marque la Franco-Amérique contemporaine, c’est l’émergence de l’axe géographique qui relie Port-au-Prince, Miami, New York et Montréal. Dans le chapitre 3, il n’en est pas question. Ici, il y a peu de différence entre « patrimoine » (la partie consacrée aux Américains d’origine haïtienne) et « liens » (Haïti).

Les chapitres 4, 5 et 6 sont tout aussi intéressants qu’inattendus. Le drame des Vietnamiens, marqués par la colonisation française et les guerres contre le colonisateur et l’envahisseur américain est évoqué et la réussite de ceux se rendant aux États-Unis, après la chute de Saigon, est notée. Depuis le 11 septembre 2001, les Arabes américains, dont beaucoup sont originaires de pays faisant partie de la Francophonie, portent le poids des actes terroristes perpétrés ce jour-là. L’aspect le plus captivant de l’enquête sur les ressortissants d’Afrique, que les auteurs qualifient de « francophonie américaine anonyme », est leur rencontre avec des communautés noires américaines.

Le chapitre 7 pourrait mieux s’intituler « Les Huguenots et les autres ». La présence en sol américain de ces Protestants issus d’une France favorable au catholicisme a coloré la trame culturelle de la côte de l’Atlantique depuis la Virginie jusqu’en Floride en passant par les Carolines. Plus tard, aux XIXe siècle, la France déversait en Amérique un grand nombre de ces idéalistes et anarchistes qui se sont essaimés depuis la Pennsylvanie jusqu’en Iowa, et puis au Texas, en passant par les terres abandonnées des Mormons à Nauvoo, en Illinois.

Dans la mosaïque des francophonies états-uniennes que nous présentent Redonnet, St. Onge, St. Onge et Nielsen, il existe un grand absent. Pourquoi ne pas avoir inclus une enquête sur les Métis, les bois brûlé, la nouvelle nation—les « rois des montagnes et des prairies », autant aux États-Unis qu’au Canada. Sans eux, l’Amérique ne serait pas l’Amérique; sans eux les États-Unis ne seraient peut-être même pas!

Au final, Redonnet et ses collaborateurs s’interrogent sur l’avenir de la Francophonie aux États-Unis, sur l’œuvre des héritiers. En évoquant deux « R », responsabilités et réseaux, les auteurs d’Héritages francophones, sans le savoir, font appel au nouveau Centre de la Francophonie des Amériques qui a pignon sur rue à Québec. Sa mission est justement de faire la promotion et la mise en valeur d’une francophonie porteuse d’avenir dans le contexte de la diversité culturelle. Dans le cadre de ses activités de promotion, de formation et d’enrichissement, le CFA tiendra, du 7 au 17 août 2010, à Moncton, au Nouveau-Brunswick, son deuxième Forum des Jeunes ambassadeurs auquel sont conviés soixante Franco-Amériquains (francophones des Amériques), âgés de 18 à 35 ans. Parmi les conférenciers qui s’adresseront aux Ambassadeurs deux moins jeunes, Jean-Claude Redonnet et l’auteur de ces lignes.

juin 12, 2010

Le Fransaskois, Joey Tremblay, se produit à Québec

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Le soir du 10 juin, la foule se dirigeait vers le Carrefour international de théâtre de Québec assister à la pièce « Elephant Wake », écrite et interprétée par Joey Tremblay, originaire du minuscule village fransaskois de Sainte-Marthe. Annoncée comme une « pièce en anglais parsemée de français », elle se jouait pour la première fois devant un public majoritairement francophone, après avoir été relativement bien reçue dans l’Ouest et à Ottawa. En Saskatchewan, province natale de l’auteur, la réception fut mitigée car certains n’ont pas apprécié s’être représentés par un personnage du nom de Jean-Claude, 77 ans et légèrement déficient, qui se souvient de l’époque où son village de Sainte-Vierge était un hameau francophone florissant et les membres de sa famille se comptaient par douzaines. Avec les années, Jean-Claude, bâtard dont la mère décède à sa naissance et dont personne n’ose parler du père, un Anglo du village voisin, Welby, qui prospère aux dépens de Sainte-Vierge, voit sa lignée se décimer et ses amis s’exiler et s’assimiler.

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Spectacle solo aux allures de récit de vie, « Elephant Wake » se présente comme la douloureuse plainte d’un survivant témoin de la perte de sa culture et de la lente disparition de son mode de vie. Avec humour et tristesse, avec force et sensibilité, Jean-Claude fait revivre les êtres qu’il a côtoyés tout au long de sa vie: Tit-Loup le Métis, son ami d’enfance qui finira par mourir ivrogne dans un quartier malfamé de Régina; mémère et pépère qui l’élèvent et qui lui permettent de lâcher l’école pour de bon en troisième année sous prétexte que pépère à besoin de lui sur la ferme, alors que la vraie raison est le mépris à son égard de la maîtresse d’école à Welby où il doit s’exiler, comme tous les enfants, après la fermeture de la petite école du village et où ils n’ont pas le droit de parler leur langue; le curé du village qui l’entraîne à chanter en latin à la Grand’messe et à psalmodier la « Minuit Chrétiens » à l’occasion de Noël, son oncle Élie qui est l’amant d’un Métis rude et « marmotteux » et qui roucoule les chansons de Piaf.

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Dans un univers scénographique fantasmatique, Jean-Claude se fait le gardien de l’esprit de son village. Comme les éléphants qui n’oublient rien et qui caressent des ossements des leurs, le survivant de Sainte-Vierge veille sur ce qui était, d’où le mot « wake » (veillée) dans le titre. Le jeu des voix sur plusieurs registres et le « switchage » de langues—entre l’anglais fortement accentué à la canadienne-française et ponctuée de jurons appropriés et le français des Canayans du terroir—sont réalisés avec brio. Ça frise la magie et ça sent le désarroi!

Plus qu’une simple histoire d’une famille ou d’une région, plus qu’un autre récit sur les deux solitudes canadiennes en conflit, « Elephant Wake » rejoint d’autres thèmes plus universels. Tel que mentionné par l’auteur dans le fascicule distribué à la porte : « Ce que je souhaite partager avec les spectateurs, c’est l’expérience viscérale du conflit entre la mémoire et la réalité, entre la stagnation et le changement, entre la préservation de la culture et le darwinisme culturel ». En fait, l’œuvre de Joey Tremblay constitue une critique sévère de la société de consommation telle que nous la vivons.

Qu’est-ce que ce Tremblay a retenu de cette première présentation de sa pièce devant un public de langue française? Beaucoup de choses, d’après l’échange que nous avons eu avec lui à la suite de ce one-man-show d’une durée de 95 minutes ! D’abord, il s’est surpris de sa capacité d’improviser et d’aller beaucoup plus loin en français qu’il ne le pensait possible, lui qui ne parlait pas l’anglais avant l’âge de huit ans et qui ne parle quasiment que cela depuis (ce qui rappelle Jack Kerouac). Ensuite, son propre rajeunissement : « quand je viens à Québec, je me sens plus jeune ». Enfin, l’écoute intense de son auditoire : « vous écoutez davantage, vous réagissez plus, you were experiencing the play, not observing it », dit-il.

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L’une des intervenantes de la salle voyait en Joey Tremblay un nouveau Sol, car ses drôleries sur des sujets sérieux font penser à l’œuvre de Marc Favreau. Quant à moi, je ne pouvais m’empêcher, tout au long de la soirée, de me rappeler Sainte-Maria-de-Saskatchewan, autre village fictif, raconté avec tant d’ingéniosité dans La traversée du continent par l’autre Tremblay—Michel de son prénom (voir billet du 28 décembre 2008). Si ce n’est déjà fait, ces cousins lointains, Joey et Michel, auraient intérêt à se lire, à se raconter, à se rencontrer !

mai 05, 2010

Dictionnaire d’une langue qui meurt?


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Voilà la question un peu sournoise qu’un collègue québécois m’a posé en feuillant le tout nouveau Dictionary of Louisiana French as Spoken in Cajun, Creole and American Indian Communities, publié ces jours-ci à la Presse universitaire du Mississippi. Tout de suite m’est venu à l’esprit la remarque de Zachary Richard au sujet de son cher voisin, Barry Ancelet , parue à la page 12 de Vision et Visages de la Franco-Amérique. Ancelet aurait dit, en parlant de ce vieux cadavre de la culture cadienne : « chaque fois qu’on s’apprête à fermer son cercueil, il se lève pour demander une autre bière! »


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Résilience! Mot qui décrit si bien les cultures francophones du sud de la Louisiane, qu’elles soient d’origine acadienne, canadienne, antillaise, française, allemande, ibérique, autochtone ou un mélange de tout cela! Ce dictionnaire tant attendu témoigne non seulement de la résilience de la Louisiane française, mais de son originalité et de son savoir-faire. Pour en faire l’utilisation maximale, il vaut mieux posséder de bonnes connaissances de la langue anglaise, car il s’agit, avant tout, d’un dictionnaire destiné à un peuple francophone qui ne lit pas le français et qui s’est souvent fait dire que sa langue était une aberration, un dialecte bâtard, un français appauvri…voire pourri! Son existence aujourd’hui relève du miracle!

La dédicace de l’œuvre à la mémoire de Richard Guidry (voir chronique du 28 juillet 2008) souligne l’objectif principal de ce dictionnaire qui est de contribuer, sinon d’assurer, la pérennité de Louisiana French et sa transmission aux générations montantes. En second lieu, à mon avis, il s’agit de faire valoir au monde entier la richesse de cette langue menacée.

Le dictionnaire est divisé en deux parties : (1) Louisiana French-English, pp. 1-665; (2) English-Louisiana French Index, pp. 667-892. Pour aider les anglophones à prononcer correctement le français louisianais, un guide à la prononciation constitué de symboles phonétiques classiques est fourni. Pour les francophones non puristes, la prononciation ne pose pas problème! Pour ceux et celles qui connaissent la Louisiane française, ce qui est particulièrement intéressant dans la première partie c’est un code de localisation se trouvant à la fin de chaque entrée. Celui-ci indique la source géographique, selon la paroisse, ou livresque du terme ou de l’expression, car, comme partout en francophonie, au Québec comme en France, il existe en Louisiane des variations régionales importantes. Soyons clair! Il ne s’agit pas simplement, dans la partie I, de donner l’équivalent en anglais d’un mot en français. Au moins une expression en français accompagne chaque entrée. À titre d’exemple : le doux mot « becquer ».

Becquer : I. v. tr. 1. To peck . Ils ont des bec croches! Ça peut pas becquer. They have crooked bills! They cannot peck.. 2. To kiss. Il a becqué sa belle droit là devant tout sa famille. He kissed his girlfriend right there in front of his whole family. II. se becquer v. pron. 1. To kiss each other. Dans le vieux temps, ça pouvait pas se becquer comme asteur. In the old days, they couldn’t kiss each other like now. 2. To preen (of a bird) L’oiseau se becquait sur la branche. The bird was preening itself on the branch.

Des milliers et milliers de mots contenus dans la partie I du dictionnaire, prenons-en juste 10 en abrégé pour illustrer la richesse de ce que nous avons sous la main.

Bouquer : to refuse, back down. Il bouque pas sur l’ouvrage. He doesn’t refuse work; se bouquer : to pout, sulk, get peeved. Il est bouqué après moi. He’s angry with me.

Dégoter : to unstop, unclog, free of a blockage. Dégoter une tondeuse, une machine à coudre. To free up a sheep sheer, a sewing machine; to clear (unclog) one’s throat. Donne-moi de l’eau, j’ai besoin de me dégoter. Give me some water, I need to unclog my throat.

Folerie : madness, craziness, foolishness, folly. Un coup de folerie. A fit of madness. C’est par pure folerie qu’il fait ça. He did that out of sheer madness; joking, silly, bantering. Avoir une (graine de) folerie pour, to be crazy about. Il a une folerie pour les chevaux. He’s crazy about horses.

Jurement : curse, profanity, curse word. Les Cadiens sont des spécialistes dans les jurements en français (N.B. Les Québécois sont des spécialistes dans les sacres en français). Cajuns are specialists in swearing in French. Un jurement à tous les seconds mots elle dit. A curse word every other word that she says.

Nasonner : to grumble. A nasonne, alle est pas content. She’s grumbling, she’s not happy.

Pimpette : drubbing, severe beating. Il a foutu une pimpette à son beau-frère. He gave his brother-in-law a severe beating.

Pimper : to drink alcohol. Il peut pimper lui. He certainly can drink a lot.

Querellailler : to nag. Ma femme est tout le temps après me querellailler. My wife is always nagging me; to quarrel, fuss argue continuously or repeatedly. Ils estiont après querellailler entre eux-autres quand Mame a mis son pied par terre. They were kind of quarrelling among themselves when Mom put her foot down.

Sourge : soft, light, fluffy Le secret de faire des poutines sourges, c’est de les cuire doucement et couverts.. The secret of making fluffy puddings is to cook them slowly and covered; du pain sourge, soft bread; le gâteau est sourge, the cake is soft.

Vulière : clear, évident, apparent, obvious. Tes enfants mangent bien?—mais c’est vulière. Tu sais pas comment ils sont gros et gras? Do your children eat well? Don’t you see how portly they are?

La deuxième partie du dictionnaire n’est pas sans intérêt pour les francophones qui prétendent ne pas assez connaître l’anglais pour s’en servir. Au contraire! Prenons un petit exemple, le mot « talk ».

Talk : causer, charlanter, charrer, converser, jabloter, parler. Talk about : parler de (dessus,/après/pour). Talk deliriously : déparler. Talk endlessly : parle à l’en plus finir, radoter. Talk excessively : bagueuler, battre sa gueule, cacasser. Talk excitedly : faire des (grands) hélas. Talk idly : ramancher. Talk meaninglessly : rachanter. Talk much : quiaquer. Talk randomly : battre la berloque. Talk silly : blaguer, dire des bêtises (farces). Talk unintelligently : baranquer. Talk wildly : battre la beroque. Talk a lot : charader, flafla, parler un tas, pas avoir sa langue dans la poche. Talk bad about : médire. Talk to oneself : se parler. Talk too much : avoir la langue trop longue, se noyer dans son propre crachat. Talk without restraint : avoir le filet coupé. Talk behind someone’s back : parler en dessous. Talk endlessly about something : en faire tout un chapitre. Talk too much about nothing : en flanquer. Talk on and on : chanter des midis à quatorze heure. Talk in a senseless manner : fifoler. Talk in rapid staccato fashion : parler comme du tac-tac. Talk to in a soothing way : emmioler. Talk at top of one’s voice : parler à tue-tête/parler à pleine tête. Talk on without coming to the point : se noyer dans son propre crachat. Talk loudly and endlessly to the point of beinng annoying : tapager. Refuse to talk : se bouquer après. Nothing more to talk about : au boute de la boute. One who talks a lot : causard. One who talks too much : radoteur. Not know what one is talking about : être pas aux noces. One who talks much but does little : gros parleur, ti faiseur.

S’il fallait donc que le français louisianais meure, ce serait une maudite belle mort, car ce livre qui en témoigne est magnifique, digne de se retrouver dans la bibliothèque de tous ceux et celles qui aiment la langue de chez nous et qui la chantent avec Yves Duteil (http://www.youtube.com/watch?v=j3_SWk0xe-E).

À 38 piastres, il n’est pas cher!

mars 29, 2010

Un Wal-mart, pas comme les autres!

Si j’ai pu passer une partie significative de l’hiver à Oxford, MS, c’est grâce à Becky Moreton qui me l’a fait découvrir il y a six ans, à la suite d’une fin de semaine pré pascale passée ensemble chez les « gens à l’écart : les Franco de Delisle, au Mississippi » (voir chronique du 4 avril 2004). Sa fille historienne, Bethany, vient de publier un magnum opus sur l’Empire Wal-mart.


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Intitulé To Serve God and Wal-mart : the Making of Christian Free Enterprise, il explore l’évolution de ce géant de la consommation domestique, à partir d’une petite entreprise familiale fondée en 1962, à Bentonville (AK), par Sam Walton, à l’une des plus grandes corporations au monde avec environ 5 000 magasins en 2010. Selon Bethany Moreton, les décennies qui ont suivi la deuxième Guerre mondiale, permirent au Christianisme évangélique de créer aux États-Uniens un culte du capitalisme sauvage. L’analyse de l’empire de Monsieur Sam révèle un réseau complexe reliant des entrepreneurs du Sun Belt, (ce vaste territoire qui forme un large arc à l’envers depuis les Carolines jusqu’en Californie dont sa ville, Bentonville, se situe en plein centre), des employés évangéliques, des étudiants en administration issus des collèges et universitaires chrétiens, des missionnaires d’outre-mer et des militants de la droite préconisant un néolibéralisme à outrance. À l’aide d’un travail de terrain appréciable lui ayant permis de glaner à travers le monde des récits de gens faisant partie intégrante, à diverses échelles, de l’« Empire », Moreton réussit à montrer de manière convaincante comment la Droite chrétienne a encouragé et facilité l’essor d’un nouveau capitalisme, tant aux États-Unis qu’ailleurs.

Au tournant du siècle, l’implantation d’un nouveau magasin Wal-mart au cœur de la Nouvelle-Orléans a soulevé l’ire des défenseurs du patrimoine et de l’environnement. Par contre, le magasin sur Tchoupitoulas semblait répondre à un souhait exprimé par le leadership—surtout religieux--de la communauté noire. Les uns, largement de race blanche et scolarisée, savaient que la venue d’un magasin Wal-mart ne créerait pas d’emploi, éliminerait la compétition et détruirait les petits commerces autour, rendrait plus homogène le quartier et dégraderait le paysage urbain. Les autres, constituant la sous-classe majoritaire de la ville, croyaient aux revenus qui seraient perçus grâce aux taxes de vente prévues. Cette somme de 20 000 000$ devait soutenir la construction de logements sociaux, remplaçant le fameux St. Thomas Project, créé aux années 40 dans le but de régler le sort des pauvres et miséreux. En 1996, devant la montée des pathologies sociales de cet HLM abritant 2 000 Afro-Américains (800 familles largement monoparentales), la décision fut prise de tout jeter à terre, d’où cette première tentative de « urban homesteading » de la part de Wal-mart qui visait, après ses succès dans les petites villes du pays et en banlieue, un nouveau champ d’activités et une nouvelle clientèle.

Un octroi de 25 000 000$ du Fédéral a été obtenu pour raser l’ancien St. Thomas, à condition qu’à sa place soient construites des unités de logement pour les gens à faible et à moyen revenus. Une fois les travaux de démolition terminés, la donne a changé. Rapidement, sur le nouveau terrain vague d'une cinquantaine d'acres se sont érigés seulement 200 unités de logement social, mais 780 condominiums de luxe. Et tout à côté, grâce à une entente signée avec la ville lui permettant de bâtir sur un terrain public sans se faire imposer, le Super Center Wal-mart, conçu pour mieux cadrer dans cet arrondissement historique…mais toujours entouré de l’énorme stationnement en asphalte.


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To Serve God and Walmart se termine sur une note inquiétante… ou encourageante! Lors du passage de Katrina en 2005, c’est ce Wal-mart, sur Tchoupitoulas, sis au cœur de la Nouvelle-Orléans, légèrement en amont du Vieux-Carré, à deux pas de la levée du Mississippi, qui, par les gestes efficaces et généreux de son administration, a fait taire ses critiques en apportant de l’aide aux sinistrés.

On louangeait alors le WEMA (Wal-mart Emergency Management Agency), acronyme calqué sur FEMA (Federal Emergency Management Agency), agence fédérale qui a échoué si lamentablement.

Selon une victime de Katrina citée par Moreton : « Si le gouvernement américain avait répondu comme Wal-mart a répondu, nous ne connaîtrions pas la crise actuelle. »

mars 19, 2010

« Émeute », euphémisme pour « massacre » : Lalita Tamedy et Red River

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Après son premier roman, Cane River, publié en 2002, Lalita Tamedy nous offre Red River, un roman historique et biographique—une saga de sa famille qui découle de l’une des journées les plus violentes de l’histoire du Sud. La période dite de « Reconstruction », qui suivit la Guerre de sécession, devait fournir aux esclaves affranchis l’occasion de voter, de devenir propriétaires--en somme, de contrôler leur propre vie. Or, en l’espace de quelques heures, par une belle journée de printemps, à Colfax, en Louisiane, les hommes blancs déchainés ont mis à feu et à sang le Palais de justice du village, ainsi que de nombreuses cases des anciens esclaves qui se défendaient du mieux qu’ils pouvaient. Le « pointage » à la suite cette « émeute », comme la décrit les livres d’histoire : Nombre de Noirs morts, 150; Nombre de Blancs morts, 3.


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À cinq minutes de cette plaque commémorative, au centre du coin le plus ancien du cimetière de Colfax se trouve un monument de 4 mètres de haut, rendant hommage aux trois héros de l’émeute.


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Érigé à la mémoire de trois héros, Stephen Decatur, James West Hadnot, Sidney Harris qui sont tombés à l’émeute de Colfax en se battant pour la cause de la suprématie des Blancs. Le 13 avril 1873.

Red River fait enfin contrepoids à l’histoire « officielle ». La recherche méticuleuse de Lalita Tademy auprès des siens et l’interprétation qu’elle en fait dans son récit ne laissent pas de doute. Ce ne fut point une « émeute », mais un « massacre » en bonne et due forme!

Ce roman de Lalita Tademy tient lieu de monument aux 150 victimes.

N.B. Il n’y a pas lieu ici de reprendre Cane River qui figure déjà dans ce carnet (28 octobre 2009).

novembre 20, 2009

Retours énigmatiques

Dany Laferrière est né en 1953 à Port-au-Prince. En 1976, il s’est exilé à Montréal. En 2009, dans un magnifique livre (L’Énigme du retour) combinant poésie et prose, primé autant en France (Prix Médicis) qu’au Québec (Grand Prix du livre de Montréal), il raconte de manière lyrique, sous forme de roman, son retour à Haïti à l’occasion du décès de son père à New York, ce père dont il porte le nom, mais dont il ne tient pas de souvenirs, l’un ayant fuit le régime de Duvalier, père et l’autre, une génération plus tard, celui de Duvalier, fils. Comme Dany le dit si bien (p. 277) :

Je n’ai aucun souvenir

de mon père dont je sois sûr.

Qui ne soit qu’à moi.

Il n’y a aucune photo de nous deux seuls ensemble.

sauf dans la mémoire

de ma mère.


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Le passage de Laferrière au cimetière de Baradères, village de son père, afin d’y « enterrer sans cadavre » son père n’était pas sans me rappeler un retour au pays de mes ancêtres, là où j’a été élevé au pied de la montagne Timpanogos. Mes grands-parents que je n’ai pas connus y sont, mon « grand frère » qui n’a pas survécu, itou. Mes parents qui auraient tant aimé que leur fils revienne au bercail de son « exil » québécois m’y attendent toujours.


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À Baradères, les vieux reconnaissent, sans l’avoir jamais vu, le fils de Windsor qui s’appelle lui aussi Windsor. Ce n’est pas étonnant! Ils ont bien connu et aimé le premier et en gardent un souvenir impérissable, d’autant plus que le deuxième lui ressemblerait comme deux gouttes d’eau. Les gens de mon patelin en Utah ont eux aussi la mémoire longue. Parents adorent raconter des histoires de Ben, Clara, Ray et Hazel; amis ne cessent de me dire jusqu’à quel point je ressemble à Bert au fur et à mesure que je vieillis.

À l’heure actuelle, je me dirige vers le Mississippi, pays natal de Nanette Workman, mais pas seulement d’elle. La mère de mes enfants, Billie, y est née, les pieds dans le Golfe du Mexique. Elle en est, cependant, partie à l’âge de 9 ans pour la Louisiane, puis pour l’Utah, ensuite pour Seattle et enfin pour Québec. Elle n’est plus jamais retournée au Mississippi, sauf à l’occasion de deux brèves visites, la première en 1969, peu de temps après le passage de l’ouragan Camille, afin de rendre visite à ses grands-parents, aujourd’hui disparus et enterrés dans le sol rouge de cet ancien État confédéré, et la deuxième, huit ans plus tard, pour la même raison. Cet hiver, on y séjournera. Quelles aventures ou mésaventures nous y attendent?

Renouer et parfois réconcilier avec son passé, redécouvrir « son » pays et ses anciens amours, c’est tout un voyage! Citons encore Dany Laferrière (p. 286).

On me vit aussi sourire

dans mon sommeil.

Comme l’enfant que je fus

du temps heureux de ma grand-mère.

Un temps enfin revenu.

C’est la fin du voyage.

juin 12, 2009

Numéro 154 de la revue Québec français, été 2009

Du 2 au 5 juillet 2009, à San Jose, en Californie, l’American Association of Teachers of French (AATF) tiendra son congrès. À chaque participant sera distribuée, grâce à une initiative de Michel Robitaille, directeur général du Centre de la francophonie des Amériques, la plus récente parution de la revue Québec français. Ce numéro, le plus beau des 154 à paraître à ce jour, selon son directeur, Aurélien Boivin, est largement consacré à la Franco-Amérique


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De courts textes de spécialistes provenant du Québec, d’Acadie, de l’Ontario, de l’Ouest canadien, de Louisiane, du Mexique et du Brésil explorent de manière saisissante et succincte des thèmes littéraires, linguistiques, géographiques, éducatifs et culturels des nombreux milieux franco se trouvant aux quatre coins du continent, le tout agrémenté d’une multitude de photos, cartes et graphiques. À titre d’exemples ces deux cartes :


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Français parlé à la maison en Amérique du Nord, 2000-2001

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Population d'origine ethnique française en Amérique du Nord, 2000-2001

La première dépeint une « communauté vitale » aux prises, sur une base quotidienne et à divers degrés, avec le maintien de la langue. La deuxième représente une « communauté historique » ne parlant pas toujours français, mais possédant souvent un sentiment viscéral d’identité franco rattaché à une mémoire collective remarquable. Leur lutte est d’un ordre différent, moins linguistique qu’identitaire.

Une carte stylisée révèle la réalité de la Franco-Amérique contemporaine qui a certes de lointaines racines françaises, mais qui a pris forme et sens au Nouveau Monde. Son histoire et son destin se font ici. En ce début de siècle, cette réalité sans cesse renouvelée est articulée autour d’un foyer Québec, des contreforts ontarien, franco-américain de la Nouvelle-Angleterre et acadien du nord, et d’une diaspora continentale caractérisée à ses limites par une forte coloration métisse. Notons également l’apport haïtien qui traverse le continent du sud au nord via l’axe Miami-New York-Montréal et l’immigration francophone canadienne provenant surtout d’Europe, d’Asie et d’Afrique qui a pris son élan vers la fin des années 1980.


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Enfin, l’arbre de la genèse des variétés de français rappelle qu’il faut mettre de côté la conception selon laquelle la langue française serait constituée d’une variété centrale autour de laquelle rayonneraient toutes les autres variétés du français. Oui, il existe une langue de référence, enseignée à l’école dans toute la francophonie, mais il est vrai aussi que ce français de référence est l’expression normée de la langue maternelle des Parisiens. Il existe, à ne pas se tromper, un deuxième modèle de français langue maternelle, celui autour duquel s’articulent les français d’Amérique, de Terre-Neuve aux Antilles et de l’Acadie à la côte ouest.


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Ce numéro spécial de Québec français consacré à la Franco-Amérique s’avérera un outil précieux pour les enseignants et enseignantes du français aux États-Unis qui en ont bien besoin afin de contrer leurs nombreux dénigreurs qui insistent que dans le domaine de l’enseignement des langues secondes l’avenir est à l’espagnol et au chinois et pour convaincre les élèves que l’Amérique est, en fait, comme un gruyère, criblée de pochettes de Français !

Évidemment, la revue est disponible dans toutes les bonnes librairies du Québec et rien n’empêche son utilisation dans les salles de cours d’ici !

mai 08, 2009

Le liseur: version de Jacques Poulin

En 2009, Kate Winslet a remporté l’Oscar de meilleure actrice pour son rôle dans The Reader (Le liseur, en traduction). Cette même année, dans son roman L’anglais n’est pas une langue magique, Jacques Poulin nous livre une autre version du Liseur. Il s’agit d’un petit roman (156 pages en format de poche) qui se situe quelque part entre son chef d’œuvre Volkswagen Blues (1984) et l’autre petit classique, La tournée d’automne (1993) et qui fait suite à La traduction est une histoire d’amour (2006).


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C’est l’histoire de Francis, petit frère de Jack Waterman qui a parcouru le continent il y a un quart de siècle en VW minibus à la recherche de son frère Théo (métaphore du Canadien à la recherche des Canadiens errants). Dans ce nouveau roman, le grand frère, vieillissant et mal en point, essaie péniblement de terminer son grand roman sur l’odyssée des Français en Amérique. Dans son appartement au douzième étage de la Tour du Faubourg, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste de Québec, il doit souvent faire appel à Francis, logeant au premier, qui, en tant que lecteur invétéré à la mémoire photographique, maîtrise mieux que lui les dates précises et l’ordre des événements. Parfois Jack appelle Francis en pleine nuit pour que celui-ci fouille dans ses souvenirs ou lui fasse part du mot juste. Oui, même si Francis n’a pas étudié la littérature comme Jack, il se débrouille bien dans la vie. Il est lecteur sur demande. C’est son métier. Parmi ses clients la mystérieuse Madame Marianne de la rue de Bernières, Limoilou, une jeune fille en retraite à l’île d’Orléans qui porte encore aux poignets les cicatrices qu’elle avait à la fin de La traduction est une histoire d’amour, Chloé, une jeune fille dans le coma depuis un accident de moto s’étant produit dans la grande côte de Baie-Saint-Paul et Alexandre, 12 ans, en attente d’une intervention cardiaque à l’hôpital Laval. De puissants liens de respect et d’amitié se créent entre le liseur et ses « clients » rappelant—comme dans le film—les bien faits de la lecture à haute voix.

Francis vit bien son complexe de petit frère. Il se prend pour Henri Richard. Et comme le « pocket rocket », il prend des ailes au moment où le grand frère n’est plus autant en possession de ses moyens, au moment où il accroche ses patins en achevant péniblement son grand essai sur les Francos d’Amérique. Après avoir fait l’amour avec Marine, une fille de son âge qui n’avait jusque-là d’yeux que pour le grand frère, le complexe se volatise: « À la fin [de l’acte], je n’étais pas sûr d’être encore un petit frère ».

Pour le géographe que je suis, ce qui fascine dans l’œuvre de Jacques Poulin, encore plus que la clarté de la langue et la simplicité du récit, c’est sa capacité de manier, à l’intérieur d’un seul chapitre et parfois d’un seul paragraphe le jeu d’échelles. Il passe du local (Francis dans sa Mini Cooper sillonnant les rues de la ville de Québec au temps moderne) à l’échelle du continent (la remontée du Missouri par l’expédition de Lewis et Clark au temps ancien). Le travail de lecteur professionnel, de liseur, permet de mettre en valeur l’expérience française en Amérique du Nord et de suggérer à son grand frère, Jack, le titre de son magnum opus : L’Anglais n’est pas une langue magique.

Pour le voyageur en Franco-Amérique que je suis, cela fait plaisir de voir confirmer dans la littérature ce dont moi et d’autres, comme Serge Bouchard de l'émission des Remarquables Oubliés, essayons de faire la promotion.

De mon côté, dit Francis, je me réjouissais de constater que le parcours des explorateurs était jalonné de noms français. Noms de villages, de forts, de cours d’eau, de collines mais aussi de voyageurs, de guides, d’aventuriers, de traiteurs de fourrures. Ils s’appellent Loisel, Dorion, Laliberté, Lepage… Leurs noms avaient des consonances familières et je les prononçais avec d’autant plus de respect que l’Histoire les avait oubliés.

avril 11, 2009

Héloïse, Malcolm et moi

Le lancement l'autre jour d'un livre paru en anglais en 1972 fut pour moi l'occasion de grandes réjouissances. Pas parce que Notre parti est pris m'épatait particulièrement--je ne le connaissais pas--mais parce que l'une de mes anciennes étudiantes, Héloïse Duhaime, en avait assuré la traduction. Ensemble, Héloise et moi avons vécu des moments forts en Franco-Amérique. Je voudrais en raconter deux ici avant de placer un mot au sujet du livre de Malcolm Reid.


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À l'automne 1995, Héloïse s'est inscrite au cours Le Québec et l'Amérique française offert par mon collègue Cécyle Trépanier et moi au Département de géographie de l'université Laval. Il s'agissait d'un cours qui comportait une excursion en « milieu minoritaire », là où les francophones constituent une minorité significative de la population. Ce trimestre-là, nos avons opté pour l'Ontario français. C'était avec trépidation que notre petite bande lavalloise a quitté Québec à destination de Sudbury. Voici ce qui, à la suite de l'excursion, fut consigné à mon journal de bord:

De retour en Nouvel-Ontario pour la première fois depuis 1983, nous avons passé la soirée du deuxième référendum québécois sur la question nationale (celui du 30 octobre 1995) dans les locaux des étudiants franco-ontariens de l'université Laurentienne. Que d'émotions [au lancement du livre de Malcolm Reid, Héloïse me rappela la tension palpable de cette soirée-là] ! À quelques exceptions près, les étudiants de l'université Laval, qui avaient déjà voté par anticipation, manifestaient une préférence pour l'option souverainiste soit pour le OUI, tandis que les Franco-Ontariens semblaient unanimement en faveur de l'option fédéraliste, soit pour le NON. Inutile de dire qu'en début de soirée l'inquiétude régnait du côté franco-ontarien. Lorsqu'en fin de soirée, les résultats commençaient à rentrer de Montréal et que la flèche rouge (NON) se rapprochait petit à petit de la flèche bleue (OUI), les sourires revenaient. Et quand le résultat du vote de Westmount, riche ville anglophone, fut affiché (plus de 95% en faveur du NON), les Franco-Ontariens ne pouvaient plus contenir leur joie. Ils rompaient de manière non-équivoque les liens de solidarité historique, culturelle et linguistique entre eux et le Québec et se ralliaient autour du plus grand symbole de la domination anglaise au Québec!

Pour Héloïse et les autres étudiants québécois, c'était une belle leçon...dure à avaler cependant. Dans le contexte canadien, devant les exigences et réalités politiques du moment, la solidarité historique, culturelle et linguistique a ses limites. Se rendant compte de la précarité de leur position au sein d'une fédération canadienne ne pouvant plus compter sur le Québec comme l'une de ses composantes, les communautés franco-canadiennes ne peuvent que souhaiter un Québec le plus fort possible, mais toujours lié par les règles de confédération. Aux yeux de la plupart, leur survie en tant que groupe en dépend!

L'automne suivant (1996), j'ai eu le bonheur d'aider Héloïse à réaliser l'un de ses rêves: visiter la Louisiane. Dans une salle de cours à Pointe de l'Église, en compagnie de Mme Porter, une septuagénaire qui venait à l'école converser en cadien avec les élèves, nous avons eu le plaisir de nous initier aux programmes d'immersion française à la louisianaise.


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N'ayant vieilli d'un iota en douze ans, ni l'un ni l'autre, Héloïse et moi, nous trouvions de nouveau ensemble cette semaine à la librairie « Le Vaisseau d'or » pour marquer la publication de Notre parti est pris, traduit deThe Shouting Signpainters, publié en 1972 à New York (Monthly Review Press) et à Toronto (McClelland and Stewart) et pour souligner l'excellent travail de traduction réalisé par Héloïse qui, après avoir étudié à Laval et terminé un baccalauréat en communications à l'université de Sherbrooke, est en voie de terminer sa maîtrise en traductologie à l'université Concordia.


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Ce livre de Malcolm Reid que l'historien de Québec, Jean Provencher, qualifie en préface de « oeuvre de passeur » est le reflet d'une époque. Le jeune Canadien anglais d'Ottawa débarque au Québec à la fin des années 1960, brûlant, comme Provencher le dit, d'être en prise directe avec ce que vit le Montréal français. Sans complaisance et toujours avec empathie, Reid arpente la ville, observe les gens, s'interroge... Shouting Signpainters fera le point sur cette expérience en cherchant à interpréter les événements et les personnages et à les faire comprendre à l'autre Solitude. Le livre fut bien reçu au Canada, aux États-Unis et en Angleterre. Un livre qui a fait son temps? Sûrement pas, car maintenant, richement illustré par l'auteur lui-même (voir les deux exemples ci-après), l'oeuvre du passeur continue, sauf que la passation se fait à la nouvelle génération de Québécois, dont la traductrice, qui n'a pas connu l'époque des « Partipristes ». Terminons par ces paroles de l'auteur de la préface:

Le passeur continue de s'interroger. Mais qu'il sache que si, en son temps, il s'était fait passeur de savoir auprès de ses compatriotes de langue anglaise, il devient maintenant, grâce à cet ouvrage traduit avec doigté par Héloïse Duhaime, passeur de mémoire auprès des jeunes Québécois d'aujourd'hui qui n'ont pas connu cette époque où des gars, des filles, de leur âge espéraient « éveiller les consciences à la révolution »,


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décembre 26, 2008

Ouvrages « franco-amériquains » de Michel Tremblay : traversées de continent et de ville

Pendant un quart de siècle, moi et mes collègues à l’université Laval offrions un cours au Département de géographie qui portait l’intitulé « Le Québec et l’Amérique française ». Ses objectifs généraux étaient au nombre de cinq :

(1) Situer dans le temps et l’espace les minorités francophones en Amérique du Nord.
(2) Connaître les circonstances qui ont donné naissance à une Amérique française et qui ont été à l’origine de son éclatement.
(3) Se familiariser avec le rôle que le Québec a traditionnellement joué en tant que foyer et source d’appui pour les francophones de la diaspora.
(4) Comprendre les notions d’ethnicité et de minorité à travers l’expérience des isolats francophones.
(5) Examiner la dynamique actuelle des rapports minorité/majorité dont l’assimilation, la prise de conscience ethnique, la solidarité, les politiques et les stratégies gouvernementales.

À ces cinq objectifs généraux s’adjoignaient deux objectifs spécifiques :

(1) Mettre en évidence l'une des réalités francophones canadienne ou américaine par le biais d’une excursion.
(2) Découvrir et approfondir les liens profonds qui lient chaque Québécois de souche à la diaspora canadienne-française.

Le premier de ces derniers objectifs se réalisait en groupe. À la fin de tous les mois d’octobre, pendant la semaine de relâche, nous partions en minibus ou en avion et minibus vers un « milieu minoritaire », c’est-à-dire vers l’Acadie, l’Ontario français, l’Ouest canadien ou l'une des communautés francophones aux États-Unis. D’ailleurs, la carte de nos péripéties se dresse de la manière suivante :

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Avant de partir en excursion, dans le but de réaliser le deuxième objectif spécifique, chaque étudiant devait entreprendre une recherche personnelle sur un ou des membres de sa famille ayant pris la clé des champs, autrement dit, ayant pris la décision de s’établir ailleurs en Amérique du Nord. Inévitablement, les jeunes étudiants inscrits au cours prétendaient, dans un premier temps, ne pas en avoir ou, du moins, ne pas en connaître. Ils disaient toujours « nous sommes les gens d’ici », « personne de chez nous n'est parti ». Quelques conversations, cependant, avec grands-parents, « moncles » ou « matantes » révélaient rapidement l’imprécision de telles perceptions. Nous osions leur dire—et j’y crois encore—qu’il n’y a pas de famille souche au Québec qui ne fasse pas partie de la diaspora canadienne-française. Il n’y a pas de famille souche au Québec dont une partie de l’histoire n’ait pas été écrite ailleurs en Amérique!

Un nouvel élément de preuve nous parvient ces jours-ci de nul autre que Michel Tremblay qui, en publiant La traversée du continent et La traversée de la ville, les deux premiers tomes de ce que deviendra, avec La traversée des sentiments, une trilogie, dévoile les origines franco-américaine et fransaskoise de sa mère « Nana », celle qui inspirera les Belles-Sœurs et tant d’autres histoires issues de l’imaginaire du plus montréalais de nos écrivains.

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La Traversée du continent raconte le départ de Rhéauna, en 1913, de Sainte-Maria-de-Saskatchewan où elle vit en compagnie de ses petites sœurs chez leur grand-mère. En trois jours et trois rêves, elle traversera le Canada faisant connaissance avec des membres de la parenté—trois femmes aussi colorées et curieuses les unes que les autres—à Régina, Winnipeg et Ottawa. À Montréal, elle retrouvera sa mère dont elle sait si peu et que le lecteur découvrira dans le deuxième tome.

En effet, aux premières pages de La Traversée de la ville, on apprend la triste histoire de Maria Desrosiers, en rupture avec sa Saskatchewan natale. Établie à Providence, au Rhode Island, elle donne naissance à trois enfants, Rhéauna, Béa et Alice, qu’elle devra faire élever par sa mère à Sainte-Maria-de-Saskatchewan, car, devenue veuve d’un Français [de France], possiblement mort en mer, et dont la famille est installée au Rhode Island depuis la guerre de sécession, elle ne peut plus subvenir adéquatement à leurs besoins. Après des années de veuvage volontaire et une série de dépressions, elle autrefois si joyeuse, avait rencontré Monsieur Rambert qui lui donna, à son insu, un autre enfant. Se découvrant enceinte, Maria doit choisir. Rester au Rhode Island et faire face aux railleries et aux préjugés du petit milieu franco-américain, se faire avorter dans des conditions insalubres et dangereuses, chercher l’anonymat de la grande ville. Elle choisira Montréal, mais pour y vivre et élever l’enfant qui y naîtra, elle aura besoin d’aide. Qui mieux que la grande demi-sœur du nouveau-né, Rhéauna, dit « Nana », pour apporter ce secours, d’où la traversée du continent de Nana.

La publication de cette trilogie de Tremblay est à louanger, car de lecture facile et agréable, contrairement à Vandal Love de D.Y. Béchard (une nouvelle coqueluche de la littérature québécoise et un Kerouac réincarné selon plusieurs) et à La Grande Tribu, cette « grotesquerie », selon les mots de son auteur, Victor-Lévy Beaulieu.

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Le premier aborde, lui aussi, la dimension continentale de la civilisation canadienne-française, relatant sous forme romanesque les aventures d’une famille dont les racines se trouvent en Gaspésie. Elle souffre d’une malédiction génétique qui a pour conséquence la production de rejetons aux deux extrêmes de l'échelle des grosseurs, des géants, d’une part, et des nains, d’autre part. Elle est aussi maudite sur les plans géographique et historique, ses membres à la dérive, sans repères, perdus dans le vaste continent.

Beaulieu poursuit, lui aussi, cette dualité compliquée, sauf que, pour lui, elle est incarnée au sein du même être. L’auteur de Trois-Pistoles postule qu’avant d’arriver au Québec les ancêtres de Habaquq Cauchon étaient moitié homme et moitié cochon. C’est cela qui aurait fait d’eux des rebelles, brigands et indisciplinés…des voyageurs et coureurs du continent.

Cette nouvelle préoccupation continentale des auteurs populaires fait plaisir aux géographes. Depuis une génération, les Morissonneau, Morisset, Trépanier, Waddell et Louder sont convaincus que la mobilité géographique tient la clé de la mémoire québécoise, ainsi que celle de la Franco-Amérique tout entière. C’est pour cela qu’ils font toujours attention de mettre sur le même pied patrimoine et destin, un destin qui est sans équivoque « amériquain ».



Dean Louder est né en Utah. Très marqué en huitième année par sa lecture d’Évangéline de Longfellow, il le fut d’autant plus par les trente mois qu’il a passés en France à partir de l’âge de 19 ans. Après avoir obtenu son doctorat de l’Université de Washington, l’apprentissage de la langue de Molière lui a permis en 1971 d’accepter un poste de professeur de géographie à l’Université Laval. C’est à partir de Québec, à la fin des années 1970, que Dean, le plus souvent accompagné de ses étudiants, explorera la plupart des îles de l’Archipel francophone d’Amérique. À la retraite depuis 2003, sa cadence n’a pas diminué. Il reste encore tant à découvrir en cette Franco-Amérique !

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