Ferrat achevé par les Victoires ?
Jean Ferrat est mort le 13 mars 2010. Plus qu’un simple auteur-compositeur-interprète, c'était un personnage hors du commun pour qui le rédacteur de Sarkozy a sorti sa plus belle plume : « Avec Jean Ferrat, c'est un grand nom de la chanson française qui disparaît. Chacun a en mémoire les mélodies inoubliables et les textes exigeants de ses chansons, qui continueront encore longtemps, par leur générosité, leur humanisme et leur poésie à transporter les âmes et les cœurs, à accompagner aussi les joies et les peines du quotidien […]. C’est aussi une conception intransigeante de la chanson française qui s'éteint ».
Mis à part un commentaire de Claude Lemesle, président de la Sacem, on a peu parlé des causes de sa mort : « depuis près d'une année, son état de santé s'était dégradé, a-t-il dit, de même que son moral ».
En fait, ce sont probablement les dernières Victoires françaises de la musique qui l’on achevé.
« Pour nombre de francophones d'Amérique, écrit Alain Brunet dans La Presse du 13 mars, visionner les dernières Victoires françaises de la musique a été troublant. Environ la moitié des numéros prévus au programme se sont déroulés en anglais […]. Et l'on ne compte pas les nominations de groupes ou artistes s'exprimant en anglais. […] Pony Pony Run Run, un groupe frenchy-anglo, y a été sacré « révélation de l'année ». Trois groupes convertis à l'anglais (Slimmy, Revolver et Yodelice) étaient en lice pour « l'album révélation de l'année » et Yodelice est reparti avec la statuette ».
Toujours dans La Presse du 13 mars (coïncidence suspecte), plusieurs artistes francophones expliquent pourquoi ils chantent en anglais. « Les chansons me sont toujours venues en anglais », explique Mark Daumail (du groupe français Cocoon, en entrevue au magazine Télérama), j'ai biberonné à cette culture musicale. La première fois que j'ai écouté du Brel ou du Gainsbourg, j'ai trouvé ça bizarre, carrément laid ». Heureusement qu’il n’écoutait pas Ferrat ! De son côté, notre Pascale Picard essaie de se justifier rationnellement (au lieu d’avouer simplement son déracinement) : « Faire de la musique, c'est de l'art, et je crois profondément que j'ai le droit de choisir mon matériau, comme un sculpteur choisit plutôt le bois que le marbre. Moi, j'ai choisi l'anglais. » La comparaison logique aurait été de dire qu’elle a choisi la guitare au lieu de la cornemuse.
Si Ferrat n’avait pas encore succombé en lisant le cahier « Arts et spectacles » de La Presse, il n’aurait pas survécu de toute façon en prenant connaissance du résultat d’une enquête sur la culture musicale de nos cégépiens (Paul Journet, « Le français, bof ! ») dans la même Presse du 13 mars (vous voyez bien !). « Les chiffres : 64 % des répondants préfèrent la musique en anglais, contre seulement 6 % en français ».
« Il y a plus de variétés en anglais, je trouve », explique Maxime Couillard, 17 ans, du cégep de Terrebonne. « J'aime mieux la musique en anglais parce que je ne comprends pas les paroles. En français, les textes n'ont pas toujours beaucoup d'allure », ajoute son ami Paige Ouellet.
J’espère que Ferrat était déjà mort quand ces lumineux points de vue sont apparus sur le site de La Presse au matin du 13 mars. Ce qui lui restait de moral n'aurait pas résisté en apprenant que, dans les cégeps du Québec, les textes ont beaucoup plus d’allure quand on ne les comprend pas.




