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septembre 20, 2009

"L'Année des Anglais" chez les talibans

(Un soldat du contingent canadien en Afghanistan a reçu L'Année des Anglais en cadeau...)

Bonsoir, M. Deschênes,

Je vous écrit un petit mot rapide du fin fond du fond de l'Afghanistan où votre livre a su trouver son chemin pour me parvenir, avec l'aide de Simon Gilbert, bien sûr! ;-) Merci beaucoup pour la dédicace, ce genre de détail me tient beaucoup à coeur étant un passionné de livres.

C'est le cas de le dire, votre livre n'a pas fait long feu, je l'ai dévoré en seulement quatre jours, avant d'aller au lit histoire de me changer les idées de mes traditionnels talibans qui font les cents coups contre les Forces de la Coalition. D'une façon très personnelle, vous contribuez donc au support des troupes! Le livre est magnifique, bien fait avec de belles photos... rien pour freiner mon avis de me trouver une jolie petite maison du Régime français!!

Je ne sais pas si Simon vous a parlé un peu de moi?! Nous nous sommes connus dans l'armée, à l'époque où je lui disais de cesser de vivre dans le passé avec ses Français et ses Anglais... J'ai fait mon arbre généalogique après qu'il m'ait montré le sien et me voilà aussi accro que lui! Je suis le descendant d'un soldat des Compagnies franches de la Marine, arrivé à Québec en 1750 à bord du navire marchand l'Infante Victoire. Il joignit la Compagnie de Saint-Ours, se maria à Québec en 1758 avec le grade de caporal et, ensuite, il obtint une concession dans le fief Dutord en 1778. Il me reste encore beaucoup de recherches à faire pour tenter de retrouver un maximum d'information sur lui. Selon la généalogie des Saint-Ours, son capitaine devait être Pierre-Roch de Saint-Ours; hélas, il est le seul dans la famille avec très peu de détails sur ses états de service. Il est seulement mentionné qu'il a participé à la majorité des batailles de son époque...

Enfin, votre livre est un très bel ouvrage.

Merci encore.

Martin Dauphinais

septembre 01, 2009

Le 9 septembre: 250e anniversaire de l’incendie de la Côte-du-Sud

Le 9 septembre 1759, des troupes dirigées par George Scott et Joseph Goreham débarquent simultanément à Kamouraska et à la rivière du Sud (Montmagny) dans le but de ravager les fermes de la Côte-du-Sud qui, depuis juin, avaient été laissées à la charge des femmes, des enfants et des vieillards, les hommes en état de porter les armes ayant été rassemblés à Québec pour défendre la capitale.

L’armée britannique assiégeait alors Québec depuis plus de deux mois. De Pointe-Lévy, Monckton bombardait inlassablement la ville. Campé sur la rive est de la rivière Montmorency, Wolfe avait cherché tout l’été le moyen de faire bouger Montcalm, résolument retranché à Beauport. Le 31 juillet, il avait vainement tenté de traverser la rivière. Indécis, malade, contesté par ses adjoints, il voyait le temps passer et appréhendait le moment où il faudrait lever le siège.

En juin, sachant que les postes qu’il installerait autour de Québec seraient vulnérables, Wolfe avait fait afficher un placard invitant les civils à demeurer à l’écart du conflit, mais cet avertissement n’avait pas eu l’effet souhaité. Comme il l’écrivait lui-même, « des vieillards de soixante-dix ans et des garçons de quinze ans postés à la lisière de la forêt font feu sur nos détachements, et tuent ou blessent nos hommes ». À la mi-juillet, il avait sommé les habitants de rentrer tranquillement chez eux avant le 10 août, sinon, « s’ils persistent à prendre les armes », il fera ravager leurs propriétés. C’est d’ailleurs ce qu’il avait prévu, dès le mois de mars, en cas d’échec de son expédition : détruire les fermes, les récoltes et le bétail, « expédier en Europe le plus grand nombre possible de Canadiens en ne laissant derrière [lui] que famine et désolation », comme en Acadie.

Sans attendre cette date-butoir, dès le début d’août, Wolfe fait incendier Baie-Saint-Paul et La Malbaie par Goreham qui mène aussi un raid du côté de la Grande-Anse (Sainte-Anne et Saint-Roch). Quelques paroisses de Lotbinière et toute la côte de Beaupré, de la rivière Montmorency jusqu’au cap Tourmente, subissent le même sort. Au début de septembre, dans la région sous contrôle britannique, il ne reste que la Côte-du-Sud à brûler.

Scott est donc chargé de ravager des paroisses qui se trouvent à plus de 100 kilomètres du théâtre des opérations et ne menacent pas directement l’armée britannique : Kamouraska, Rivière-Ouelle, Sainte-Anne, Saint-Roch, Saint-Jean, L’Islet et une partie de Cap-Saint-Ignace où il se rembarque pour retourner à Québec le 17 septembre. Sur ce territoire, qui comptait environ 600 foyers, Scott déclare avoir brûlé « 998 bons bâtiments, deux sloops, deux goélettes, dix chaloupes, plusieurs bateaux et petites embarcations ». De son côté, du 9 au 15 septembre, Goreham s’occupe de la région de la rivière du Sud, probablement jusqu’à Berthier, sans négliger l’île aux Grues.

Pendant cette semaine tragique, les Sud-côtois ont résisté dans la mesure de leurs moyens, multipliant les embuscades sur le chemin des incendiaires. L’Histoire retiendra le nom de Charlotte Ouellet qui a pris les armes avec d’autres femmes à Sainte-Anne. Dans la région de L’Islet, les hommes de Scott ont fait six prisonnières qui sont probablement aussi des résistantes. À Montmagny, le 13 septembre prochain, on dévoilera un monument à la mémoire du seigneur Jean-Baptiste Couillard qui a été tué par les Anglais le 14 septembre avec trois autres combattants.

(pour plus de détails, voir L’Année des Anglais ; la Côte-du-Sud à l’heure de la Conquête, Septentrion, 2009, http://www.septentrion.qc.ca/)

mars 07, 2009

Un conte amérindien

Le Anglais et les Français ne se sont pas affrontés dans la guerre de la Conquête pour une question de territoire mais bien pour avoir l’exclusivité du commerce avec les Sept nations qui contrôlaient alors les routes maritimes entre Gaspé et le lac Érié. En septembre 1759, le général Amherst est allé à Kahnawake pour obtenir de l’aide afin de se rendre à Québec en sécurité et appuyer Wolfe dans sa bataille contre les Français. En route vers Québec, le convoi rassembla d’autres Amérindiens et, arrivés à destination, les Mohawks conseillèrent à Amherst de mener un raid nocturne pour surprendre l’ennemi. Ce qui fut fait, avec succès, et les Français se rendirent au grand dam de Montcalm, furieux de voir Wolfe triompher sous la direction des Mohawks et avec des tactiques déshonorantes pour l’armée britannique. Montcalm défia alors Wolfe et ils moururent tous deux au terme d’un duel. Le conflit se régla finalement par le traité d’Oswegatchie.

Voilà comment les événements de 1759 étaient racontés par les anciens de Kahnawake dans le jeune temps de Billy Two Rivers qui les a relatés à son tour au journal communautaire mohawk Eastern Door (« The Plains of Abraham story », 27 février 2009, p. 1 et 4).

Le duel entre Wolfe et Montcalm sera sûrement l’élément le plus insolite de cette nouvelle version de la bataille des plaines d’Abraham… mais ce n’est pas le seul qui détonne.

Avec plusieurs références sûres à l’appui, Peter Macleod rapporte qu’un millier d’Amérindiens ont effectivement participé à la campagne de Québec dont quelques centaines de guerriers des Sept nations : Mohawks de Kahnawake et d’Akwesasne, Mohawks, Algonquins et Nipissings de Kanesatake, Onontagés d’Oswegatchie, Abénaquis d’Odanak, et de Bécancour, Hurons de Lorette… Mais ils étaient du côté des Français! Quelques années plutôt, lors d’une réunion à New York, des représentants de Kahnawake avaient refusé de rester neutres dans le conflit : « Les Français et nous sommes un seul et même sang, ont-ils répondu, et où ils mourront, nous mourrons aussi. Nous sommes comme les deux doigts de la main; là où iront les Français, nous irons aussi » (La vérité sur les Plaines d’Abraham, Montréal, l’Homme, 2008, p. 106-108).

Pour sa part, le général Amherst n’est jamais venu à Québec en 1759; il est resté dans le haut Saint-Laurent et n’aurait pu atteindre Québec sans prendre d’abord Montréal qui n’a capitulé qu’en septembre 1760, un mois après le présumé « traité » d’Oswegatchie dont il ne reste aucune trace écrite… Le « contrôle » de la voie maritime par les Amérindiens en 1759 tient aussi de la légende.

Le chef Billy Two Rivers a senti le besoin de partager cette tradition orale pour le bénéfice de sa communauté et « to correct some misinformation he read about the 1759 battle in Québec City »…

L’année sera longue.

février 27, 2009

Le rapatriement unilatéral : un « bienfait » de la Conquête?

Dans La Presse du 18 février 2009 (« Détournement de l'histoire »), un docteur en histoire dénonce le « kidnappage » de l'interprétation de la bataille des plaines d'Abraham par « les tenants de l'option souverainiste » qui imposent une « version misérabiliste de l'histoire du Québec ». Le docteur Marc Simard plaide que « la Conquête n’a pas eu que des effets négatifs sur les Canadiens français, au contraire. Doit-on rappeler, entres autres, que… ». Et suit une liste de « preuves » qu’il serait trop long s’analyser ici mais dont il importe de relever les deux plus étonnantes.

L’auteur rappelle d’abord que les Canadiens français ont pu « jouir des bienfaits de la démocratie parlementaire par l'Acte constitutionnel de 1791, ce qui leur a permis de faire valoir leurs droits ». Sur cette question, il faut d’abord savoir que le conquérant a attendu 30 ans avant d’octroyer à sa nouvelle colonie majoritairement francophone des institutions parlementaires qui existaient dans toutes les autres colonies anglaises en Amérique du Nord au moment de la Conquête. C’est seulement sous la pression des immigrants loyalistes qu’il a daigné concéder un Parlement qui n’était alors rien d’autre qu’un gros groupe de pression et qui ne permettait aucunement l’exercice de la démocratie puisque les conseillers législatifs nommés par la Couronne et le gouverneur pouvaient bloquer les initiatives des élus. Les Canadiens français ont connu cinquante ans de luttes et de débats, incluant deux rébellions, avant de « faire valoir leurs droits » et voir naître la responsabilité ministérielle mais, malheureux « hasard », au moment où s’instaurait finalement la démocratie, ils devenaient minoritaires dans le Canada-Uni…

La dernière preuve apportée par le professeur Simard est encore plus saugrenue. Il inscrit parmi les avantages de la Conquête le fait « que le rapatriement de la Constitution en 1981-1982 a été autorisé par la Cour suprême et accepté par les neuf autres provinces ». Le rapatriement unilatéral cautionné par neuf provinces et un banc de juges majoritairement anglophones serait un bienfait de la Conquête? Reniant leurs promesses référendaires de 1980, Ottawa et le reste du Canada ont unilatéralement imposé au Québec une Constitution qui réduisait les pouvoirs du seul Parlement francophone de l'Amérique du Nord! Depuis, aucun gouvernement québécois, souverainiste ou libéral, n'a accepté de la ratifier, mais ce triste épisode rend monsieur Simard heureux...

Faut-il encore argumenter quand l’interlocuteur compte dans son propre but?

février 08, 2009

Le « p’tit tour » de George Scott en septembre 1759

À lire les propos de certains intervenants dans le débat sur la bataille de 1759, cet événement n’aurait pas eu grande importance. Ce fut un mauvais quart d’heure à passer, sans caractère décisif, une affaire entre deux armées étrangères (et non les habitants) dont les commandants, s’il fallait en avaler l’image diffusée par la Commission des champs de bataille nationaux, se sont même serré la main…

Le rapport que le major George Scott a rédigé le 19 septembre, au terme de son « tour » en bas de Québec, rappelle que 1759 a été constituée d'événements qu'on ne peut commémorer avec des bals et des majorettes. Pendant que Wolfe attaquait Québec le 13 septembre, ses forces spéciales ravageaient la Côte-du-Sud (dont les habitants masculins étaient mobilisés à Québec), détruisant les habitations, brûlant les récoles, pillant les propriétés privées. Son rapport se passe de commentaires :

« Samedi 1er septembre, le détachement s'est embarqué sous mon commandement à Pointe-Lévy.
Lundi le 3, nous sommes descendus à l'île Madame.
Jeudi le 6, j'ai laissé le capitaine Goreham et la moitié du détachement en face de l'île Madame en lui donnant instruction de débarquer à la rivière du Sud deux jours après mon départ, et j'ai franchi la Traverse (dans l'après-midi) avec le reste du détachement.
Vendredi le 7, j'ai jeté l'ancre à neuf heures du soir en face de Kamouraska.
Samedi le 8, j'ai envoyé une patrouille à terre, à une heure du matin, pour prendre un prisonnier et en tirer des renseignements, ce que nous avons réussi.
Dimanche le 9, j'ai commencé le débarquement de ma troupe à deux heures et demie du matin et, à deux heures de l'après-midi, elle était toute à terre, à environ trois milles à l'est de l'église de Kamouraska où nous avons eu une petite escarmouche avec quelques ennemis; il y a eu un ranger tué, un autre blessé, nous avons fait cinq prisonniers, tué un ennemi, blessé deux autres, et brûlé 56 maisons de cet endroit jusqu'à l'église.
Lundi le 10, nous avons brûlé 109 autres maisons à Kamouraska.
Mardi le 11, nous avons marché de l'église de Kamouraska à celle de Rivière-Ouelle et brûlé 121 maisons sur notre route. Chemin faisant, nous avons eu un soldat régulier blessé par un petit groupe d'ennemis placés en embuscade.
Mercredi le 12, du cap au Diable à l'embouchure de la rivière Ouelle, nous avons brûlé 55 maisons, nous avons ramené quelques bestiaux, et j'ai fait reposer mes hommes.
Jeudi le 13, nous avons pris un prisonnier, un ranger a été blessé, nous avons brûlé 216 maisons en remontant la rive est de la rivière Ouelle, et nous avons aussi brûlé une goélette et six chaloupes.
Vendredi le 14, dans la matinée, nous avons marché de Rivière-Ouelle à Sainte-Anne et, en chemin, nous avons brûlé 151 maisons, avons eu un ranger tué dans une embuscade et tué trois ennemis. Dans l'après-midi, nous avons marché de Sainte-Anne à Saint-Roch et brûlé 90 maisons, un sloop et une goélette.
Samedi le 15, nous sommes demeurés à Saint-Roch pour dévaster l'arrière-pays, en ramener des bestiaux et faire reposer les troupes. À quatre heures de l'après-midi, le capitaine Elphistone, commandant de l'Eurus, est venu à terre pour m'informer qu'il avait reçu l'ordre de nous ramener immédiatement à Québec, mais que je devais monter quatre ou cinq lieues plus haut, à cause d'un haut-fond qui s'étend sur six ou sept milles, à partir de Saint-Roch, et qui aurait rendu l'embarquement très difficile. Dans l'après-midi, nous avons brûlé une goélette et deux autres chaloupes.
Dimanche le 16, nous avons marché jusqu'à la limite est de la paroisse de Cap-Saint-Ignace et brûlé 140 maisons, nous avons eu un ranger blessé dans une petite escarmouche avec l'ennemi et nous avons capturé six femmes et cinq enfants. Le vent d'ouest soufflait si fort ce jour-là qu'il empêcha le capitaine Elphistone de s'approcher de nous avec ses transports.
Lundi le 17, la marée empêchant les vaisseaux de venir nous prendre à bord tôt le matin, nous avons brûlé 60 maisons de plus, [de notre campement jusqu'à trois milles de l'église de Cap-Saint-Ignace ?].
À onze heures du matin, j'ai commencé à faire embarquer mes troupes et, à cinq heures de l'après-midi, nous étions tous à bord.
En somme, nous avons marché sur une distance de cinquante-deux milles et, sur le parcours, nous avons brûlé 998 bons bâtiments, deux sloops, deux goélettes, dix chaloupes, plusieurs bateaux plats et petites embarcations, nous avons capturé quinze prisonniers, dont six femmes et cinq enfants, et fait cinq victimes chez l'ennemi; il y a eu un blessé parmi nos réguliers et, chez les rangers, deux morts et quatre blessés*».

C'est donc pour tuer le temps que 60 maisons de Cap-Saint-Ignace ont été brûlées le 17 septembre 1759, 4 jours après la bataille des Plaines.

Faut-il aussi reconstituer cette virée sinistre? Il faudrait au moins une neuvaine.
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*Source: Gaston Deschênes, L'Année des Anglais, Sillery, Septentrion, 1998, p. 145-146.

janvier 20, 2009

Les célébrations de 2009

« On a parfois reproché au 400e d'avoir beaucoup fêté et peu parlé d'histoire, écrit François Bourque ce matin. Voilà une belle occasion pour l'histoire de prendre sa revanche » (« À la mémoire d'Abraham », Le Soleil, 20 janvier 2009). Et de citer les activités à venir de nos grands musées.

Monsieur Bourque règle l'affaire « en trois coups de cuiller à pot », sans égard aux contenus.

En 2008, le Musée national des beaux-arts du Québec (MNABQ) a vite expédié une exposition sur l’histoire des arts à Québec pour faire de la place à celle sur le Louvre qui a tenu l’affiche tout l’été, mais qui était sans rapport avec l’anniversaire de Québec. Le Musée de la Civilisation a offert une modeste « exposition » sur Champlain (un film en fait, dans une annexe) et une autre sur monseigneur de Laval. L’histoire de Québec, du Québec et de l’Amérique française? On ne l’a vue dans aucune exposition d’envergure.

Arrive 2009. Au MNABQ, on présentera tout l’été « une exposition qui soulignera le 250e anniversaire de la prise de Québec ». Le Musée de la civilisation ne sera pas en reste avec, à compter de juin, une exposition sur « La guerre de Sept ans », cette période « au cours de laquelle s’est conclu le sort de la Nouvelle-France ».

C’est fort ironique. Les origines de l’Amérique française n’offraient pas assez d’intérêt en 2008 mais la fin de la Nouvelle-France sera soulignée en double en 2009.

décembre 01, 2008

Faire parler les morts

L’amour filial, un peu de partisanerie, et « quelque diable aussi [le] poussant », aurait ajouté La Fontaine, un fils de l’ancien premier ministre Jean Lesage s’est scandalisé de voir Jacques Parizeau « se lancer dans des envolées vitrioliques contre les politiques de Jean Charest » lors de son passage à TLMP. « Il n’est pas candidat et son seul titre est d’avoir été premier ministre. Comme tel, il devrait s’imposer un devoir de réserve des plus stricts. [Jamais mon père] n’aurait même songé un instant à avoir un tel comportement après s’être retiré » (La Presse, 18 novembre 2008).

Jean Lesage est mort plus jeune que monsieur Parizeau; il a eu moins d’occasions de participer aux campagnes électorales. En 1970, il venait de « quitter » la direction du Parti libéral et n’avait probablement pas le goût de faire campagne avec ceux qui l’avaient poussé vers la sortie; en 1973 et 1976, c’est le Parti libéral qui demandait de nouveaux mandats; finalement, sa mort (1980) ne nous a pas permis de voir ce qu’il aurait pu faire contre René Lévesque aux élections de 1981. Entre-temps, toutefois, il était remonté dans l’arène pour combattre le projet souverainiste. Pendant la campagne référendaire de 1980, il est intervenu dans un rassemblement monstre où il aurait été le meilleur orateur, selon Dale C. Thomson, son biographe, qui précise que Lesage avait tenu à respecter cet engagement même s’il avait appris le matin même qu’il était atteint de cancer de la gorge. Louons sa détermination mais, pour ce qui est du devoir de réserve, on repassera.

Il ne serait pas difficile de trouver d’autres cas de premiers ministres sortis de leur retraite et de leur réserve. Pierre Elliot Trudeau est intervenu tellement « efficacement » dans le débat sur l’accord du lac Meech qu’on peut lui en attribuer une bonne partie de l’échec. Et, en ce moment même, Jean Chrétien négocie pour faire tomber le gouvernement Harper.

Qu’aurait fait Jean Lesage dans de telles circonstances? La même chose, peut-être, mais il est bien hasardeux d’essayer de faire parler les morts.

janvier 10, 2008

La fondation de Québec en janvier 1608!?

Les lecteurs du Soleil (7 janvier 2008) ont sûrement été surpris d’apprendre que Québec n’aurait pas été fondée le 3 juillet 1608 mais à Paris, l'hiver précédent, lorsque Henri IV en aurait donné le mandat à Pierre Dugua de Mons. Qu’ils se rassurent : même les deux plus fervents biographes (Liebel, 1999 et Binot, 2004) de Dugua de Mons n’ont pas vu la portée de cet événement.

On comprendra facilement pourquoi. Le document émis le 7 janvier 1608 ne s’adresse pas au sieur de Mons mais aux officiers de justice du royaume. Il leur ordonne de faire respecter le monopole de traite accordé à de Mons, d’appréhender les concurrents, etc. C’est dans le préambule du document (et non dans le dispositif, qui en constitue l’essentiel) que le roi rappelle qu’il est «résolu de faire continuer l’habitation qui avoit esté cy devant commencée audit pays, à fin que nos subjects y puissent aller librement trafficquer» et que le sieur de Mons s’est porté volontaire moyennant compensation.

Québec n’est mentionnée nulle part dans ce document, ni même les «rives du Saint-Laurent». Comme le roi veut «continuer l’habitation», ne peut-on pas penser plutôt qu’il s’agit de relever l’établissement acadien de Port-Royal, que de Mons confie à Poutrincourt en février 1608? Ce serait un bien mince effort d’imagination à côté de celui qu’il faut déployer pour trouver dans cette ordonnance à caractère judiciaire «l’équivalent de l’acte de naissance [sic]» de Québec.

octobre 25, 2007

Les « moins pires » Canadiens

Le palmarès des « pires Canadiens » du magazine Beaver (voir « Ton histoire est ‘une des pas pires’ ») m’a rappelé les encarts de Chrysler Canada publiés simultanément dans L’Actualité et Macleans en 1992. Cette publicité prenait la forme d’une grande carte garnie d’éphémérides évoquant le souvenir des héros de l’histoire du Canada dont on fêtait alors le 125e anniversaire.

À première vue, les encarts des deux périodiques (« The map of Canadian Legends » du Macleans et « Ton histoire est une épopée » de L’Actualité ) se ressemblaient, mais ils véhiculaient en fait des messages très différents destinés à des sociétés distinctes.

Certes, on y trouvait quelques héros communs. Des bien connus, comme Graham Bell et Joseph-Armand Bombardier, Émily Carr et Lucy Maud Montgomery, et d’autres, qu’on aurait peut-être dû connaître, comme le shaman inuit Qitdiarssuaq, le brigand Billy Miner (qui aurait inventé le terme « Hands up »), le pilote de brousse Punch Dickins et les membres du détachement de la RCMP qui ont abattu le tireur fou de Rat River au Yukon en 1932…

Mais il y avait surtout des différences notables entre les deux panthéons. Ainsi, les exploits de l’explorateur Alexander Mackenzie, des pilotes Wop May et John McCurdy, ainsi que du chef amérindien Tecumseh ne se trouvaient que parmi les « Canadian legends ». Même Laura Secord était cantonnée à l'univers anglophone ! Par contre, les lecteurs de Macleans devaient se satisfaire (?) d’une version écourtée de l’histoire du Canada. Les seuls événements antérieurs à la Conquête étaient la fondation de Port-Royal par Champlain (eh! oui, les anglo-protestants oublient aussi Pierre Dugua de Mons!) en 1605 et celle de Montréal en 1642. Québec était évidemment incontournable, à cause de 1759.

Les lecteurs de Macleans ne surent donc pas que la côte du Labrador était fréquentée par des pêcheurs bretons et basques bien avant la « découverte » du Canada (qui était probablement esquivée pour éviter les débats sur les mérites respectifs de Cabot et de Cartier). Rien pour eux sur les explorations de Champlain dans la région de Toronto, la « découverte » du lac Supérieur par Étienne Brûlé, les missions fondées au pays des Hurons par les Jésuites, le passage de La Verendrye dans l’Ouest et les expéditions du capitaine Bernier dans l’Arctique. Ils ont probablement compris que les Français ne pouvaient traverser l’Outaouais.

Mais il y avait plus subtil. Ainsi, Kingston était le lieu de naissance de J.A. Macdonald pour tous, mais l’ancien fort Frontenac pour les lecteurs francophones seulement. Les deux éditions mentionnaient la pendaison de Riel en 1885 mais seule la version française précisait que cet événement avait soulevé « la colère du Québec et une méfiance durable ». De Winnipeg, le Macleans retenait la rébellion des Métis; mais, en lisant L’Actualité, on apprenait de plus qu'ils avaient fondé cette ville « originellement française [d’où le français] sera banni et rapidement réduit ».

Une consolation pour les Québécois qui commençaient à culpabiliser : l’encart de L’Actualité rappelait que le « génocide des 30 000 Hurons » était la responsabilité des Cinq-Nations iroquoises.

octobre 02, 2007

Les exilés de l’anse à Mouille-Cul au petit écran

Un épisode de la série « Canada en amour » sera inspiré de l’histoire que j’ai racontée dans Les exilés de l’anse à Mouille-Cul. Produite par Vic Pelletier, de Matane, cette série s’intéresse à des histoires de couples généralement bien connus. Ce n’est pas le cas de Laurent Chouinard et de Claire Gagnon, qui étaient de simples paroissiens de Saint-Jean-Port-Joli, mais leur histoire sort de l’ordinaire.

Laurent était célibataire, Claire était une jeune veuve, mais, pour des raisons obscures, le curé desservant de Saint-Jean et l’évêque de Québec refusaient de les marier. En janvier 1774, ils improvisèrent donc un mariage à domicile avec un groupe d’amis et s’installèrent ensemble. Mis au ban de la paroisse, ils se réfugièrent dans le bas du fleuve, laissant aux parents de Claire les trois enfants nés de son mariage avec feu Romain Duval.

Après vingt ans d’errance entre le Bic et Cap-Chat, et deux autres enfants, les exilés tentèrent encore de se marier avec l’aide de curés qui ignoraient le fond de leur histoire. À la troisième tentative, le mystère commence à s’éclaircir. Il y aurait eu crime. Lequel ? On ne pourra jamais l’établir avec certitude.

Chacun des épisodes de cette série est fait d’entrevues et des reconstitutions dramatiques tournées en studio avec des comédiens. Le tournage des entrevues a débuté dans la dernière semaine de septembre. Nous avons tourné aux archives de l’évêché de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, à Saint-Jean-Port-Joli et à l’anse à Mouille-Cul, dans le parc du Bic, où le couple Chouinard-Gagnon a eu un bout de terre vers 1780.

L’émission sera diffusée à la télévision de Radio-Canada et à la télévision franco-ontarienne au début de 2008.

septembre 16, 2007

La maison La Fontaine et « l’année de la terreur » (1849)

Le Devoir du 18 août nous a rappelé que la maison où résidait Louis-Hippolyte La Fontaine, premier ministre du Canada (1848-1851), était toujours debout, un des derniers témoins des événements dramatiques survenus en 1849, quand Montréal était la capitale du Canada-Uni.

En avril 1849, excédés par une série d’événements politiques qui tournent tous en faveur des « Canadiens français » (meilleur contrôle sur les dépenses publiques par la majorité parlementaire francophone, formation d’un gouvernement dirigé par un francophone, rétablissement des droits du français au Parlement, l’amnistie générale des insurgés de 1837-1838, indemnisation des personnes dont les biens ont été endommagés ou détruits durant les répressions de 1837 et 1838), des émeutiers anglophones excités par la Gazette et dirigés par un chef pompier (!) attaquent et incendient l’édifice qui servait de Parlement depuis 1844 (sur le site actuel de la place d’Youville).

L’agitation se poursuit pendant plusieurs jours. Les émeutiers s’en prennent notamment à la maison où le premier ministre s'apprêtait à emménager le 1er mai. L’intérieur de la maison est saccagé et les dépendances, totalement brûlées. Le 30 avril, les émeutiers s’attaquent au gouverneur devant le château Ramezay et le font retraiter vers sa résidence de Monklands d’où il ne sortira plus de l’été.

De mai à août, la ville ne connaît pas de repos. On attaque notamment un groupe de ministres à l’hôtel Têtu. Le 15 août, quand on arrête finalement les présumés responsables de l’incendie d’avril, les tories sont furieux. Environ 200 émeutiers attaquent la maison de La Fontaine dont la garde avait été confiée à quelques amis du premier ministre dirigés par le docteur Étienne-Paschal Taché, conseiller législatif et commissaire (ministre) des Travaux publics. Quelques coups de feu sont tirés par les assaillants qui retraitent à la première fusillade de la « garnison ». Un nommé Mason est blessé et meurt le lendemain. Des émeutiers incendient ensuite l’hôtel où se tient l’enquête du coroner. La Fontaine doit se réfugier dans le corps de garde où il passe le reste de la journée, sous la protection des militaires qui avaient fait preuve d’une discrétion « remarquable » depuis quatre mois....

Sauvée de la démolition en 1987, la maison est inhabitée depuis 15 ans et mal en point. Son propriétaire ne semble pas intéressé à en exploiter la valeur patrimoniale et le gouvernement fédéral fait preuve d’indifférence.

Il devrait s’en occuper, en faire un « lieu historique national », tiens : il y en aurait au moins un pour célébrer une bataille remportée par des Canadiens français.

(Pour plus de détails sur 1849, voir ci-contre Une capitale éphémère. Montréal et les événements tragiques de 1849 )

mars 25, 2007

Un gouvernement minoritaire à Québec ? Y a-t-il des précédents ?

Le résultat des derniers sondages et la perspective d’un partage du vote populaire en trois tiers ont amené plusieurs personnes à se demander si le Québec a déjà eu un gouvernement minoritaire, c’est-à-dire un gouvernement issu d’un parti qui n’a pas la majorité absolue des sièges et qui doit compter, pour se maintenir au pouvoir, sur l’appui ponctuel de députés appartenant à un ou plusieurs autres partis.

On ne trouve pas, dans l’histoire du Québec, de situations semblables à celle que le Parlement fédéral vit actuellement mais, à trois reprises, à la fin du XIXe siècle, un premier ministre a essayé de gouverner sans avoir l’appui évident d’une majorité de députés. Parce qu’ils se sont produits dans des circonstances exceptionnelles, à une époque où les partis ne connaissaient pas la discipline de fer d’aujourd’hui, les trois cas méritent des explications.

Mars 1878 : l’éphémère gouvernement du chef de l’Opposition

Le 2 mars 1878, dans un geste que ses adversaires ont qualifié de « coup d’État », le lieutenant-gouverneur Luc Letellier de Saint-Just annonce au premier ministre conservateur Charles-Eugène Boucher de Boucherville qu’il est « renvoyé d’office ». Letellier est aussi rouge que Boucher de Boucherville est bleu et les deux hommes sont en froid depuis longtemps. À la surprise générale, le lieutenant-gouverneur demande au chef de l'Opposition officielle de former un gouvernement. Henri-Gustave Joly de Lotbinière ne possède évidemment pas la confiance de la majorité de l'Assemblée : son parti a eu 19 sièges sur 65 aux élections générales de 1875 et les élections partielles ne l’ont pas favorisé depuis. Joly forme néanmoins un cabinet le 8 mars et, le même jour, au cours d’une séance qui se termine aux petites heures du matin, il est défait à trois reprises par des majorités variant entre 20 et 22 voix. Le lendemain, il demande au lieutenant-gouverneur de dissoudre le Parlement et de tenir des élections.

Juin 1878 : la « balance du pouvoir » au président de l’Assemblée

Les élections générales ont lieu le 1er mai 1878. Le Parti libéral dirigé par Joly de Lotbinière fait élire 31 députés contre 32 pour le Parti conservateur ; il y a aussi deux conservateurs indépendants.

Joly de Lotbinière décide néanmoins de tenter sa chance et, à cette époque où les lignes de parti ne s'imposent pas avec évidence, l'incertitude règne encore le 4 juin, à l'ouverture de la session, quant au sort réservé à son gouvernement. Le premier ministre propose la présidence de l’Assemblée au député conservateur indépendant de Trois-Rivières, Arthur Turcotte, qui est élu par un vote de 33 contre 32 (Turcotte votant pour lui-même sous les quolibets de l'opposition conservatrice), tandis qu’un autre député conservateur, William E. Price, ajoute sa voix aux 31 libéraux. Turcotte se trouve donc au point d’équilibre entre deux blocs de 32 députés. Pendant la session qui se tient en juin-juillet 1878, lorsque les deux partis sont nez à nez, le président Turcotte « donne sa voix prépondérante » et assure une « majorité » au gouvernement qui réussit à s’en construire une, en 1879, avec des victoires aux élections complémentaires.

Le gouvernement Joly se présente donc à la session de juin 1879 avec une majorité de deux sièges. Il est finalement renversé en octobre lorsque cinq députés libéraux « virent capot ».

Janvier 1887 : Taillon va au front sans munitions

Aux élections générales du 14 octobre 1886, les conservateurs québécois dirigés par John Jones Ross prennent 26 sièges contre 33 pour les libéraux de Mercier ; il y a aussi 3 conservateurs indépendants et 3 députés nationalistes. Le 28 octobre, un quotidien publie la liste des 35 députés opposés au gouvernement conservateur. Ross ne se presse évidemment pas pour convoquer le Parlement et il démissionne une semaine avant le début de la session, laissant à son collègue Louis-Olivier Taillon le soin de former un cabinet et de se présenter à l’abattoir.
La session s'ouvre le 27 janvier 1887. Le premier ministre Taillon propose Faucher de Saint-Maurice pour présider l’Assemblée, mais le chef de l’Opposition, Honoré Mercier, propose le député libéral Félix-Gabriel Marchand qui est élu par 35 voix contre 27. Taillon propose ensuite d'ajourner, motion qui est défaite par 35 voix contre 28. Mercier prononce alors un vigoureux discours qu’il termine avec une motion d’ajournement qui est acceptée. En fonction depuis trois jours, le premier ministre Taillon doit céder sa place à Mercier.

***

Le premier gouvernement de Joly de Lotbinière (mars 1878) et celui de Taillon (janvier 1887) étaient condamnés à l’avance parce qu’ils se sont présentés devant le Parlement sans avoir l’appui d’une majorité de députés. En pratique, ils n’ont pas gouverné, le Parlement leur ayant refusé son appui dès qu’il a eu l’occasion de la faire.
Après les élections de 1878, toutefois, le gouvernement Joly de Lotbinière s’est maintenu au pouvoir sans majorité absolue, parce qu’un député indépendant a accepté de présider les débats et d’appuyer le gouvernement avec son vote prépondérant. C’est ce qui ressemble le plus à un gouvernement minoritaire dans l’histoire du Québec.

(Version remaniée d’un chapitre de mon livre intitulé Le Parlement de Québec, Histoire, anecdotes et légendes et publié chez MultiMondes en 2005)

Gaston Deschênes
Né à Saint-Jean-Port-Joli, Gaston Deschênes a étudié au collège de Saint-Anne-de-la-Pocatière et à l’Université Laval où il a obtenu une maîtrise en histoire. Auteur de plusieurs ouvrages sur sa région natale, la Côte-du-Sud, il est maintenant historien autonome, après plusieurs années passées dans la fonction publique, dont 30 comme historien à l'Assemblée nationale du Québec.

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