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  • 9,99 $PDFISBN: 9782897910600

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On pense rarement à la Côte-Nord pour la richesse patrimoniale des communautés qui la composent. Le rapport que ces différentes communautés nourrissent à l'égard du territoire est aussi rarement évoqué dans le discours ambiant, qu'il soit politique ou social, alors que trois cultures (francophone, anglophone et autochtone) se jouxtent sans se rencontrer (ou si peu) et se côtoient presque en s'ignorant, chacune ayant son histoire et sa culture, mais aussi sa langue et ses discours, à la fois oraux et écrits. Pourtant, Joël Bonnemaison prétend que «la correspondance entre l'homme et les lieux, entre une société et son paysage, est chargée d'affectivité et exprime une relation culturelle au sens large du mot» et qu' «à travers sa territorialité un peuple exprime sa conception du monde, son organisation, ses hiérarchies et ses fonctions sociales». Le paysage serait donc «un premier reflet visuel» de cette relation au territoire, «mais toute une partie reste invisible, parce que liée au monde sous-jacent de l'affectivité, des attitudes mentales et des représentations culturelles». Et si, comme l'explique Serge Courville, la géographie endosse les fonctions d'exploration, de description et d'explication, on pourrait croire que l'écriture, qui occupe aussi le terrain de la mémoire en plus d'explorer, de décrire et d'expliquer ou du moins de proposer une vision du monde, répond comme en écho au concept de géographie culturelle, puisque celle-ci «explore la pertinence du champ culturel dans la lecture du monde contemporain [en faisant] autant appel à des symboles qu'à des faits, à des émotions qu'à la raison». Il apparaît donc possible, pour les chercheurs du Groupe de Recherche sur l'Écriture Nord-Côtière (GRÉNOC), d'avoir accès à une partie de cet «invisible» auquel fait référence Bonnemaison en étudiant les textes, oraux et écrits, qui ont d'un territoire donné une conscience manifeste. En se penchant ainsi sur l'écriture qui évoque, présente, analyse, étudie, exploite sous tous les angles la Côte-Nord, ses réalités et ses représentations, les chercheurs et les collaborateurs du GRÉNOC concourraient donc à tracer les contours d'une géographie culturelle complexe.

Ces travaux ont une certaine importance pour la région, mais nous croyons qu'ils contribuent aussi à l'enrichissement d'une compréhension pluriculturelle comparée au Québec, au Canada et dans certaines sociétés comparables en Europe, dans les pays nordiques, les Amériques ou les Caraïbes. Il y a donc assurément dans la démarche du groupe, installée au centre aussi bien qu'en périphérie, une volonté d'affirmer et de porter avec soi à la fois un enracinement régional assumé et une identité collective nord-côtière bien particulière quand on accepte de la regarder dans son entièreté. C'est à travers une approche d'inventaire de l'écriture régionale prise comme un seul et même corpus de lecture et d'étude, délibérément «de mise en proximité», délibérément «unifiante», pour reprendre les concepts de René Dionne, que l'approche critique adoptée par le groupe de recherche s'avère sans doute la plus efficace, à la fois dans sa démarche même et dans ses résultats. Car elle amène à l'occasion des lectures simultanées, à tisser des liens, à faire des recoupements; à comparer et à nuancer; et même à «réviser» au besoin les certitudes, par exemple celles qui touchent la gestion du corpus innu, jusqu'à présent limité aux frontières administratives de la Côte-Nord.

À la fois rétrospectif et prospectif, il faut raisonnablement reconnaître que le présent du territoire se trouve aussi bien dans son passé que dans son futur. Comment, en effet, prétendre pouvoir dessiner les contours et éventuellement tracer les ramifications internes d'une géographie culturelle complexe si on élude toute une portion du territoire? C'est-à-dire celle du Nitassinan, tel qu'il est conçu par les Innus, dont la conscience territoriale se réfère «à la gestion plutôt qu'à la propriété, à la communauté plutôt qu'à l'individu». Une portion qui a été et qui continue pourtant d'être marchée, parcourue, occupée, habitée et surtout nommée par le peuple innu: «Englobant toute la partie nord-est de la péninsule Québec-Labrador, le Nitassinan chevauche les territoires du Québec et du Labrador terre-neuvien. Il s'étend, en gros, entre les 48e et 56e degrés de latitude nord.» Or, force est d'admettre que les contingences inhérentes aux limites administratives, qui sont le fait d'une pratique coloniale amorcée dès les premiers contacts, dérobent à l'analyse d'autres visions du monde en maintenant et en enfermant par le fait même la compréhension ou plutôt l'incompréhension mutuelle de l'Autre dans le giron des pratiques coloniales. Comment, comme chercheurs, pouvons-nous alors restaurer la valeur de ces pas imprégnés sur le territoire dans la conscience collective? Comment faire en sorte, donc, que l'espace des Autres ne soit plus uniquement celui des Autres, mais devienne aussi celui avec les Autres? L'univers culturel innu est physiquement, culturellement et spirituellement imbriqué à l'enracinement territorial. Accepter cette idée, c'est entrouvrir «des fenêtres sur leur imaginaire», c'est accéder «à d'autres rationalités, à d'autres visions du monde, à d'autres espérances et projets de société» qui viennent enrichir l'occupation d'un espace en partage. Le champ culturel d'un groupe se présente alors comme un autre versant du réel dont il faut tenir compte pour être mieux en mesure d'en saisir les nuances.


L'ESPACE DES AUTRES

Pour aborder la recherche dans une perspective d'études régionales, les travaux du GRÉNOC ne s'identifient pas au concept littéraire généralement lié à l'expression «régionalisme», lequel concept renvoie essentiellement, pour les intellectuels du Québec, au roman du terroir. Ils s'associent plutôt aux travaux de René Dionne qui présente les études régionales comme une écriture, ou une littérature, qui «affirme le caractère distinct du groupe qu'elle exprime et un certain degré d'indépendance par rapport à la littérature mère et aux littératures soeurs». Or, comme le souligne Dionne, la reconnaissance du fait régional ne se fait pas instantanément. Pour exister, l'écriture régionale a besoin des hommes et des femmes qui vont et viennent sur le territoire référent... et qu'ils en parlent. Elle a besoin qu'on la reconnaisse et qu'on la développe en l'identifiant. Déjà, Mgr Bélanger (1971) et Damase Potvin (1944) s'inscrivaient dans cette ligne de pensée.

En ayant mis au jour les récits issus de la tradition orale innue, les anthropologues Rémi Savard, Serge Bouchard, Paul Charest et Madeleine Lefebvre, dans les années soixante-dix, jetaient quant à eux les bases de ce qui allait devenir la littérature montagnaise, que l'on nomme aujourd'hui la littérature innue. Entre autres à partir de ces travaux, Diane Boudreau a dès lors pu, dans ses mémoire (1984) et thèse (1993), préciser les jalons de cette littérature, non seulement orale mais écrite, en pleine émergence dans les années quatre-vingts. À la fin de son mémoire de maîtrise, Littérature et société montagnaises, elle concluait en 1984 que la littérature montagnaise était déjà bien vivante et ajoutait que les auteurs montagnais avaient droit, comme les autres, à l'attention des critiques qui se devaient de découvrir les richesses d'une culture trop méconnue, et souvent véhiculée à travers des clichés et des images stéréotypées. Quelque dix ans plus tard, à la fin de sa thèse de doctorat intitulée Histoire de la littérature amérindienne au Québec, elle se demandait si la littérature amérindienne allait subsister lorsque seraient dépassées les revendications politiques, sociales et culturelles. À cette question, - n'en déplaise à Gilles Thérien qui, tout en reconnaissant le travail précurseur de Boudreau, n'en remettait pas moins en question la légitimation de l'appellation-même d'un corpus littéraire amérindien, - la chercheure répondait favorablement en précisant que cette littérature ferait bien davantage et qu'elle se développerait grâce à l'arrivée de nouveaux auteurs qui continueraient d'écrire et de publier, et grâce aussi à de nouvelles structures qui favoriseraient la publication et l'édition. Incomberait alors aux historiens, aux anthropologues et aux «chercheurs en littérature», la tâche de poursuivre leurs travaux afin de faire connaître davantage la littérature amérindienne, mais également la tâche d'adapter les outils d'analyse littéraire à l'imaginaire autochtone, comme le propose Jean-François Létourneau dans son article intitulé «L'enseignement de la littérature autochtone», paru dans le 10e numéro de Littoral.

La fin des années 1990 et les années 2000 voient paraître les travaux de Maurizio Gatti qui prend le relai en publiant des études et anthologies qui donnent un nouveau souffle et une plus grande légitimité au concept de littérature autochtone - innue, en particulier -, à ses auteurs et à son corpus, en abordant notamment longuement toute la question de la reconnaissance de cette écriture et, de façon plus précise, le rôle important des diverses instances «consacrantes», les plus importantes étant sans doute les maisons d'édition qui assurent publication et diffusion. L'essor récent d'un renouveau dans la littérature autochtone francophone au Québec confirme en ce sens de façon évidente les analyses de Gatti qui prennent à la fois en compte l'institution critique, qui oriente et influence la réception des textes publiés, puis le rôle que jouent inévitablement les lecteurs et celui parfois plus ou moins déterminant de l'institution scolaire et des prix littéraires. C'est le consensus de ces instances, intellectuelles et publiques, qui confère à une littérature donnée une certaine forme de consécration.

La décennie 2010 propose en français des travaux qui consolident les bases d'une approche postcoloniale dans la production des connaissances relatives à la littérature amérindienne qui s'écrit au Québec. Ceux d'Isabelle St-Amand, notamment, proposent d'exploiter les théories littéraires autochtones développées dans l'espace anglophone au Canada et aux États-Unis en posant le problème de la pertinence de l'approche occidentale quant à la théorisation et à l'analyse des oeuvres et des littératures autochtones, non seulement parce que cette approche engage «des négociations entre différentes aires culturelles, mais également parce qu'ell[e] s'inscri[t] dans un contexte profondément marqué par la colonisation». Pour sortir du cercle vicieux colonial dans l'interprétation des oeuvres littéraires issues des Premières Nations, il faut donc retourner aux sources mêmes des traditions, des pratiques et des théories de la connaissance autochtones. Ce recours fondamental aux traditions intellectuelles et culturelles autochtones qui doit précéder toute approche heuristique quant à la compréhension des représentations et des perceptions telles qu'elles sont véhiculées à travers les oeuvres autochtones oblige donc le GRÉNOC à prendre en compte le territoire nord-côtier dans toutes ses dimensions, dans toutes ses frontières: «La territorialité se comprend dès lors beaucoup plus par la relation sociale et culturelle qu'un groupe entretient avec la trame de lieux et d'itinéraires qui constituent son territoire, que par la référence aux concepts habituels d'appropriation biologique et de frontière.» Mais il ne suffit pas de repousser les frontières administratives d'un territoire pour qu'il y ait une véritable reliance territoriale. Le sentiment d'appartenance au Nitassinan ne peut pas faire abstraction des conséquences d'une sédentarisation forcée. Il en est donc nécessairement influencé:

«Affirmer l'importance de l'Autre dans l'évolution des territorialités, c'est aussi mettre sur le tapis les questions de transfert culturel et de métissage. Seulement, le métissage est un terme historiquement lourd aux yeux des Premières Nations, puisque longtemps considéré, - par les autorités coloniales et canadiennes -, comme un indicateur d'assimilation - ou de «civilisation» pour reprendre l'expression d'époque. Il est peu surprenant alors, surtout dans le contexte minoritaire dans lequel s'inscrivent les contemporanéités autochtones, que l'adoption d'éléments culturels provenant de la société dominante puisse faire naître certaines angoisses existentielles au sein de ces communautés.»

Dans un tel contexte, pour illustrer la complexité inhérente à la spécificité des écritures et leur entrelacement, Pierre Laurette exploite la métaphore du fil en parlant des écritures de la francophonie des Amériques: «le fil est constitué de nombreuses fibres qui s'entrecroisent, apparaissent, émergent et disparaissent. Le domaine littéraire pourrait alors être considéré comme un espace fibré où les éléments sont dans une double position de contiguïté et de superposition, de continuité et de discontinuité: jeu des ruptures, des émergences, bref, tissu des multiples configurations successives de littératures et de leurs poétiques respectives.» Cette métaphore illustre à notre avis de manière exemplaire, sur la Côte-Nord, le phénomène de la rencontre culturelle encouragée par l'écriture. Parce que les auteurs intègrent à leurs oeuvres leur vision et leur compréhension du monde, parce qu'ils se réapproprient leur histoire et leur culture à la lumière de leurs traditions et de leur contemporanéité, la (re)lecture des oeuvres autochtones à travers un référent élargi donne un accès direct à une perspective qui remet en cause les idées reçues au sujet des individus et des peuples autochtones:

«La conscience territoriale d'un groupe, des membres d'un groupe et de l'autorité qui le dirige exprime la mesure dans laquelle est assumée chez ceux-ci l'identification à un territoire donné. Lorsqu'il y a superposition de territoires, comme c'est le cas au Canada et au Québec, les allégeances deviennent partagées et des facteurs d'ordre culturel, linguistique ou ethnique peuvent en modifier le sens.

Les oeuvres deviennent alors des preuves tangibles de la mise en marche d'un processus de décolonisation décomplexé qui assume en quelque sorte le métissage entre le visage ancien et actuel de la culture innue. Elles soulèvent des questions sur le plan idéologique au problème d'exister collectivement dans un environnement qui remet notamment en cause les pratiques coloniales. Selon Henzi, «l'acte de réappropriation va au-delà de l'appropriation, de la resignification ou de la réclamation en ce sens qu'il s'agit d'un processus de récupération d'une part et, d'autre part, d'un acte déterminé de résistance». Cependant, l'étude de cette résistance, qui peut aussi bien s'effectuer sur le mode de la dénonciation, - que celle-ci soit douce ou violente -, que sur le mode du partage ou de la quête identitaire, ne doit pas se restreindre aux dimensions politiques et ethnoculturelles. Il est en effet aussi essentiel de tenir compte de la valeur esthétique des oeuvres. C'est pourquoi Littoral fait encore une fois, avec ce numéro, une large place aux analyses qui mettent en valeur la singularité des auteurs, de telle sorte qu'au fil des publications, en territoire des écarts, on se rend compte que l'écriture innue passe tranquillement d'un particularisme qui s'établit envers et contre le «Blanc» à une ouverture progressive à l'Autre. Parce que «la pensée innue demeure une pensée faite de «circularité» plus que de «linéarité», [elle est] propice à la solidarité» et se veut en cela rassembleuse. Elle parle «pour un territoire entier» parce qu'elle se base sur la relation existante entre l'être humain et son monde. Le mouvement initié par la puissance du projet de rencontres d'auteurs proposé par Laure Morali dans Aimititau! Parlons-nous! est en ce sens très révélateur de cette position de partage à laquelle est convoquée la société québécoise.

Après un peu plus de dix ans de fréquentation des travaux qui se font sur l'écriture innue, la logique de l'approche «unifiante» a donc poussé les chercheurs du GRÉNOC à se réinterroger sur la pertinence de l'espace de réflexion et d'intervention de leurs études sur l'écriture innue à travers les seuls paramètres nord-côtiers. En fait, ce sont les textes eux-mêmes qui ont imposé ce repositionnement géographique, cet élargissement des frontières nord-côtières, dont les limites administratives n'arrivent pas à embrasser celles du Nitassinan et encore moins celles, ancestrales, du Nutshimit, le territoire généralement associé par les chercheurs à l'oralité, aux contes et aux légendes innues, alors que, pour les Innus, ce territoire c'est d'abord celui de la survivance, sociale et culturelle. «Les territoires ne sont pas seulement le fruit d'une appropriation matérielle de l'espace, mais aussi le produit des méta-récits qui investissent de sens les territoires.» En continuant de limiter l'espace de réflexion aux frontières administratives de la Côte-Nord, les chercheurs risquent donc de passer à côté des objectifs de compréhension et de préservation de la culture innue. Ce faisant, ils participeront, probablement sans le vouloir, aux pratiques colonisantes contre lesquelles s'élèvent de plus en plus de voix au sein même des communautés. Sans rien enlever aux particularités individuelles et sociales de chaque communauté, cela implique par conséquent la prise en compte de l'écriture des Innus du Labrador et de Mashteuiatsh. Cela implique aussi par conséquent que cet élargissement se fasse avec une volonté de mettre en relation les textes innus avec d'autres textes autochtones du Canada et, dans une perspective encore plus englobante, d'autres textes des Amériques. Alors pourra s'établir un véritable dialogue interculturel à l'échelle régionale d'abord, puis nationale et internationale.

En choisissant l'angle de l'écriture et du dialogue interculturel dans une perspective régionale, le projet du GRÉNOC espère ainsi participer au processus de déconstruction des clichés véhiculés sur les Indiens, lesquels clichés sont tributaires d'une longue et parasitaire tradition colonialiste. Les chercheurs et collaborateurs du groupe font valoir, par le biais d'auteurs autochtones, un point de vue autochtone sur ces écrits. Et en croisant leurs connaissances à travers la revue Littoral, la communauté de pratique dans laquelle ils s'insèrent ambitionne donc de mobiliser et de transmettre les compétences complémentaires de chacun pour faire émerger du sens autour de préoccupations communes liées, entre autres, aux faits sociaux et culturels, à la sauvegarde de la langue et à l'héritage territorial.


LA POSSIBILITÉ D'UNE RELIANCE TERRITORIALE

Parmi les enjeux postcoloniaux, il ne faut donc pas uniquement considérer les langues autochtones et leur utilisation dans la transmission écrite des savoirs comme un élément majeur de la réappropriation culturelle et identitaire. Il faut également tenir compte de la relation au territoire qui caractérise, sans pour autant les stigmatiser, la nation innue et les peuples autochtones en général. Grâce à la résultante de cette réappropriation culturelle complexe, donc, et au renouvellement du discours critique qui s'opèrent actuellement sur la question des études autochtones, les chercheurs du GRÉNOC s'inscrivent dans une démarche collaborative et contribuent collectivement à la réflexion (post)coloniale inhérente à l'étude des littératures amérindiennes de façon générale, et à l'étude de la littérature innue plus précisément. Cette approche originale considère ainsi que la charpente du corpus littéraire québécois, dans son évocation la plus généreuse, s'est érigée, d'une certaine façon, sur la base d'une écriture de type régional, et non régionaliste, où les mots donnent à voir et à rêver une culture et une interprétation plurielles d'un même univers. La valeur littéraire, historique (la période couverte par les travaux du groupe va du 16e siècle, avec les écrits de Cartier, au 21e siècle) et sociologique de l'écriture nord-côtière dans les études culturelles actuelles montre par ailleurs, à l'instar des travaux des Boudreau et Savard, la valeur et l'importance d'une écriture qui positionne, qui affirme, qui rappelle et qui anime la présence autochtone. L'engouement récent de l'actualité pour l'écriture amérindienne est à cet égard particulièrement révélateur d'une légitimation qui est en route. De même, l'apparition d'études (celles de Maurizio Gatti, par exemple), de maisons d'édition (comme Mémoire d'encrier) ou de collections consacrées ou spécialisées dans l'écriture autochtone (les Éditions Hannenorak (2010) fondées par Jean et Daniel Sioui et la collection Aianishkat tipatshimun / «Histoires pour les générations futures» de l'Institut Tshakapesh, entre autres) témoignent bel et bien de l'existence de cette écriture qui se développe et se module sous nos yeux.

Aujourd'hui, les chercheurs du GRÉNOC participent donc à l'élaboration d'un discours régional reformulé à la faveur d'une réflexion interculturelle, incluant la participation active de la communauté innue. Ce travail permet de contribuer à une connaissance renouvelée des rapports entre écriture, imaginaire, région et identité plurielle. À travers ce rôle de réception, d'évaluation et de diffusion, il se positionne comme un témoin privilégié de l'émergence de l'écriture innue et des points de rupture qui peuvent s'opérer dans le dialogue interculturel, à condition bien sûr qu'on s'intéresse «aux idées, c'est-à-dire à la perception que les sociétés ont d'elles-mêmes, de leur passé, de leur avenir, du territoire qu'elles occupent, de celui qu'elles pratiquent ou encore de celui auquel elles aspirent». Et il se trouve que cette approche s'inscrit aussi dans une perspective plus globale, c'est-à-dire qu'elle concerne non seulement celle de la littérature autochtone qui s'écrit en français au Québec, mais doit aussi s'inscrire dans une perspective pancanadienne, voire panaméricaine.

Alors, à la question initiale, à savoir comment restaurer la valeur des pas autochtones sur le territoire, le moins que nous puissions faire comme chercheurs, c'est de (re)donner à ces pas leur valeur territoriale, d'en rendre compte en considérant l'aire culturelle de laquelle ils proviennent à travers les différentes lectures issues de la parole (orale et écrite) des communautés innues du Québec, ce à quoi s'emploient d'ailleurs, dans le présent numéro, les collaborateurs qui se sont penchés sur ce corpus. Alors seulement pourra s'engager une véritable possibilité de reliance territoriale. Quant à savoir si la géographie nord-côtière ne doit s'en tenir qu'à cet élargissement des frontières pour arriver à cerner son identité régionale, il nous apparaît clairement que non. La Côte-Nord est un territoire complexe dont la morphogénèse culturelle dépend de ses appartenances multiples, dont celles relatives à la nordicité, au maritime et aux différentes cultures qui la composent; un territoire multidimensionnel d'ordre linguistique, idéologique, économique qui articule un espace non seulement culturel, mais aussi transculturel et symbolique. Il faut donc parler de géographies nord-côtières. Nous sommes convaincus que l'affirmation d'une identité régionale peut jouer un rôle dans la formation et le développement des consciences individuelles et sociales, en autant qu'elle soit nourrie, comprise, partagée et clairement assumée. Donald Bherer, directeur général du Cégep de Sept-Îles, auquel le GRÉNOC est rattaché, évoque, non sans écorcher au passage une certaine «bien-pensance», l'importance du «devoir de mémoire envers ceux qui nous ont précédés», du «devoir de transmission et d'héritage envers ceux qui nous suivront» et du «devoir de réserve devant ce qui nous dépasse». Son article, intitulé «Retrouver le Nord», affirme en quelque sorte un positionnement institutionnel qui encourage la poursuite des travaux relatifs à la présentation d'une image plus complète, plus complexe et plus riche de l'ensemble de la collectivité nord-côtière.

Table des matières

Littoral No 11 1
Éditorial (Marie-Ève Vaillancourt) 4
Retrouver le Nord (Donald Bhérer) 9
DOSSIER 14
Dossier Jean-Louis Fontaine 14
Margaret Sam-Cromarty et Joséphine Bacon, poètes (Diane Boudreau) 20
Le haiku, un genre nordique (Sylvain Briens) 23
La parole dans l’écriture (Nathalène Armand) 29
Les romans jeunesse de Michel Noel (Monique Noel-Gaudreault) 33
LECTURES ET RELECTURES 38
FRANCOPHONE 38
Les engagements pour Gros Mécatina en 1740 (Pierre Rouxel) 38
Le roman Bleu de Myriam Caron (Fannie Dubeau) 49
Le recueil de haikus Le reste peut attendre (Gérard Pourcel) 52
Le recueil Le regard est une longue montée de G. Boudreau (Jean-François Létourneau) 55
Le recueil Les souliers de la gitant de G. Banville (Gérard Pourcel) 58
ANGLOPHONE 61
Le récit Broken Wings de Clarissa Smith (Julie Coté) 61
Réédition de The Forgotten Labrador de C. Belvin (Denis Cloutier) 63
AUTOCHTONE 66
La thèse de doctorat de Jean-François Létourneau (Jonathan Lamy) 66
La thèse de doctorat de Jean-François Létourneau (Myriam St-Gelais)) 68
L’importance critique de Kuessipan de N. Fontaine (Daniel Chartier) 71
La pièce Muliats de Menuentakuanun (Julie Gagné) 74
Le recueil Frayer de Marie-Andrée Gill (Jonathan Lamy) 77
La protection de la langue et la culture innues (Yvette Mollen) 78
L’Institut Tshakapesh (Maika Jérome) 80
LES AUTEURS ET LA COTE 81
Entrevue avec Naomi Fontaine (Isabelle Huberman) 81
Entrevue avec Daniel Vachon (Diane Boudreau) 85
Entrevue avec Yves Thériault (Gérard Pelletier) 87
La revue Recréer la Cote (William Lessard Morin) 90
PARUTIONS ET ÉVÉNEMENTS 93
Le colloque Paroles des Premiers peuples (Nathalène Armand) 93
Le CLBC et l’école nationale de jaiku (Francine Chicoine) 96
Le projet InnuRassemble (Marie-Hélène Beaudry) 99
Le spectacle «La route des vents» (Jean Désy) 102
Le Prix du Calq 2015 à Myriam Caron (Louise Savard) 103
Réédition du récit Le Labrador de Ferland (Pierre Rouxel) 105
Un doctorat honorifique à J. Bacon (Nathalie Gressin) 109
Parution de Carcajou à l’aurore du monde de Rémi Savard (Sylvie Vincent) 111
La question autochtone dans la revue possibles (Ève Marie Langevin) 112
INÉDITS 114
Arthur Lamothe (présenté par N. Gressin), L. Caroline Bergeron, Ceri Morgan, Jean-Louis Fontaine, Michel Noel, Amadou Traoré (présenté par V. Audet), Charles Lebel Therrien (présenté par P. Rouxel), Élèves de l’école Manikanetish (présentés 114
LES ACTIVITÉS DU GRÉNOC (Comité directeur) 147
LES COLLABORATEURS DE LITTORAL DE 2006 À 2015 152

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